'Documenta 12' : dans le réseau de l’art

Article publié le 6 juillet 2007
Publié dans le magazine
Article publié le 6 juillet 2007
Coup de projecteur sur l’une des plus grandes expositions d’art contemporain, la ‘Documenta 12’ en Allemagne, qui se déroulera à Cassel du 16 juin au 23 septembre.

Tous les cinq ans depuis 1955, la ‘Documenta’ de Cassel devient pour 100 jours un véritable «sismographe obligé de l’art contemporain », selon les mots de ses organisateurs. «L’enjeu est de donner l’assurance aux gens qu’ils ont la capacité de participer à une réflexion, même sans grande formation préalable, parce qu’ils portent en eux les ressources essentielles pour comprendre l’art », justifie ainsi le commissaire de l’exposition, Buergel.

Au sommaire des thèmes traités pour ce cru 2007, des questions, comme une sorte de petite université d’été de l’art contemporain. La modernité est-elle notre antiquité ? Qu’est-ce que la vie ? Que faire ? ‘Nous réalisons cette exposition pour arriver à trouver quelque chose’ clame le site web officiel de la ‘Documenta 12’. Subjectivité et réflexion personnelle sont au coeur du débat.

Dès le hall d’entrée, cette exigence apparaît clairement au visiteur. Un monolithe d’or réalisé par l’artiste John McCracken est présenté dans un espace réfléchissant, dans lequel le visiteur peut se contempler à l’infini.

Des étoffes, cordes et filets

And tell him of my pain, 2007 (© Sheila Gowda; Foto: Roman März/documenta GmbH)" align="left">Plus loin dans l’exposition, ce sont des tissus et des cordes qui attirent l’œil du spectateur.

L'oeuvre ‘And tell him of my pain’ de la sculptrice indienne Sheela Gowda est particulièrement impressionante. Au moyen de 89 épingles, l’artiste a longuement tissé et tordu cent mètres de fils fins, les a colorés et recouverts de gomme arabique, un fixateur pour le curcuma rouge. Ce qu’elle a voulu exprimer se retrouve pêle-mêle dans ce tableau : la culture des épices en Inde, le travail manuel féminin traditionnel, la naissance, les mutations de l’industrie textile indienne, l’importance de la couleur rouge pour l’hindouisme ou la représentation de la douleur.

Un étage plus bas a lieu une performance de danse : ‘Floor of the forest’, imaginé par l’Américaine Trisha Brown. Depuis une tribune à laquelle on a attaché des morceaux de vêtement par le biais de cordes, des danseurs plongent dans des tissus, fusionnant avec les étoffes.

Floor of the Forest, 2007 (Photo: Katrin Schilling/documenta GmbH)">

(Photo: Katrin Schilling/documenta GmbH)

Autre pièce, l’installation vidéo ‘Lovely Andrea’ créée par Hito Steyerl, qui aborde toujours l’objet de la corde sous l’angle de l’esclavage et de l’enchaînement. De telles 'correspondances imaginaires' entre les oeuvres, répétitions et recoupements, émaillent l’exposition dans son ensemble. Les œuvres d’art s’entremêlent les unes aux autres.

Silence et obscurité versus vidéo et appareil photo numérique

Enquête sur le/notre dehors © Alejandra Riera (Photo: Egbert Trogemann/documenta GmbH)" title="Enquête sur le/notre dehors © Alejandra Riera (Photo: Egbert Trogemann/documenta GmbH)" align="left">Les vidéos avec notamment ‘Enquête sur le / notre dehors’ d’Alejandra Riera, sont surprenantes. Discrètement placée dans un coin sombre, cette projection de 240 minutes projette des dialogues dont les frontières entre le spectacle et le documentaire se brouillent rapidement. Sur l’écran, une troupe de théâtre, composée de malades mentaux, de thérapeutes, d’acteurs et de philosophes, échange des questions d’une beauté poétique et d’une réalité triste dans l’espace silencieux. Entre délire psychique et sagesse prophétique, de curieuses phrases résonnent : ‘Dommage qu’il y ait la folie. C’est la connaissance spécifique du monde.’

La nouvelle galerie de l’aire d’exposition est moins remplie. Y est projetée une vidéo de l’artiste irlandais James Coleman, à travers une immense surface vitrée. Aucun son n’est pour autant perceptible. Derrière la vitre, dans laquelle chaque visiteur peut percevoir son reflet, on trouve un calme rare. Dans un espace vaste et sombre, qui rappelle une salle de cinéma sans fauteuils, sur un écran démesuré commence ‘Retake with Evidence’, un monologue solitaire devant un décor minimal, froid, magnifiquement déclamé par Harvey Keitel. ‘Why are you here ?’, dit Keitel, rompant le silence.

Retake with Evidence, 2007, Performed by Harvey Keitel. Projected Film" title="James Coleman

Pourquoi suis-je ici ? Qu’est-ce que simplement la vie ? Un homme, qui vient d’entrer dans la pièce, est sans aucun doute ici pour dormir, pendant que Keitel, qui semble avoir perdu toute illusion, propage une athmosphère de fin des temps. Devant un fonds sans horizon monochrome, sans fin, un vis-à-vis inconnu accusant, mon ressenti me fait penser à la peinture de Caspar David Friedrich ‘Mönch am Meer’ [Moine devant la mer]. Le dormeur commence à ronfler. Un homme avec un appareil photo numérique réalise pendant 20 secondes des 25 minutes de la vidéo des photos d’un écran qu’il ne regarde pas. Ensuite – silence méditatif. La boucle sans fin débute à nouveau. ‘Why are you here ?’ alors que le spectateur est confronté à cette sensation curieuse d’être interpellé dans l’obscurité pour finir systématiquement renvoyé dans le hall d’entrée aux miroirs.

'Documenta 12' à Cassel

Du 16/06 au 23/09, ouverte de 10 à 20 heures.

Musée Fridericianum, Documenta-Halle, Aue-Pavillon und Neue Galerie