[DOCU] SKATE Nepal : rouler sur les clichés de genre

Article publié le 15 septembre 2017
Article publié le 15 septembre 2017

Bibbi Abruzzini et Zyanya Jackson ont travaillé avec Refurb Skate au Népal pour décrire la manière dont le skate pouvait responsabiliser les jeunes femmes et les enfants. Entretien sur un sport et deux jeunes femmes qui ont bien décidé de savonner la planche aux clichés de genres.

Cafébabel : Bibbi, Zyanya, qui êtes-vous ?

Bibbi Abruzzini: J’ai vécu en  Italie jusqu’à mes neuf ans, puis je suis partie à Bruxelles. Ce fût mon premier choc culturel. Dépaysement est le mot qui décrit le mieux ces premières semaines en Belgique. Avoir grandi dans le « coeur de l’Europe » m’a incité à voyager à travers le monde et à trouver une identité au-delà des frontières nationales. Comme un enfant… Je rêvais de devenir journaliste. J’avais l’habitude de découper des images de National Geographic et de réécrire les articles à partir de mes propres « documents de recherche ». En 2010, j’ai commencé à travailler en tant que journaliste et correspondante au Népal, en Colombie et depuis lors aux États-Unis.

Zyanya Jackson : Je suis originaire de la côte sud de l’Angleterre, mais après l’université j’ai commencé à voyager et à passer mes hivers à aller faire du snowboard de l’Europe jusqu’en Nouvelle Zélande, plus particulièrement à Queenstown, où j’ai vécu par intermittence pendant trois ans – et où Refurb Skate a commencé !

Cafébabel : Comment en êtes-vous venues à vous intéresser à Refurb Skate ?

Bibbi Abruzzini : J’étais à un festival de musique à Sindhupalchowk au Népal, pour y faire un reportage sur la situation dans la région deux ans après le tremblement de terre qui a tué près de 9 000 personnes et laissé 3,5 millions de sans-abris. Là-bas, j’ai eu la chance de rencontrer Jean-Marc, mon voisin de tente, un parisien énergique qui a construit des skate-parks dans le monde entier avec Make Life Skate Life. Il m’a expliqué qu’ils étaient sur le point de finir la construction de l’Annapurna, le skate-park de Pokhara la deuxième plus grande ville du Népal, tout en cherchant à accommoder la demande grandissante d’espaces sûrs pour le skateboard. Sur leur page Facebook, j’ai découvert que Refurb Skate s’apprêtait à accueillir un atelier de skateboard pendant trois semaines dans le but de rendre le sport moins intimidant et plus accessible aux filles et aux enfants. J’ai alors su que je voulais réaliser un documentaire sur eux.

Zyanya Jackson : En octobre dernier, un ami m’a dit qu’ils cherchaient quelques filles acceptant de jouer les cobayes pour un programme d’essai sur le skate à SITE Trampoline (une installation d’entraînement en intérieur). Ils voulaient voir comment un groupe de filles, n’ayant qu’un semblant de pratique du skate, allait progresser en six semaines. Notre coach Jens Groot nous a poussées à apprendre de nouvelles choses chaque semaine. À la fin du programme, nous étions si ravies de voir notre évolution, nous partions de loin… Nous avons alors commencé à courir le Girls Skate Night chaque semaine à SITE. Refurb est un surnom qui a vu le jour en raison du petit groupe restreint que nous étions à ce premier programme d’essai, et avec Girls Skate Night nous étions plus de 40 filles (entre 5 et 35 ans) impliquées dans quelque chose qui de prime abord, paraissait très intimidant. C’est important pour nous que les gars impliqués dans Refurb Skate aient la reconnaissance qu’ils méritent. Duncan Philp, par exemple, est un skater effarant qui a joué un grand rôle dans notre voyage au Népal. Bien que Refurb devienne surtout une communauté de skateuses, Duncan et Jens en font partie depuis le premier jour.

Cafébabel : Quel est votre rapport au skate ?

Bibbi Abruzzini : J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose de fascinant avec la pratique du skate. Et ce, depuis que j’ai commencé à en faire à Paris et que j’ai failli me fêler les côtes. Mon oncle qui naviguait vers Rome avec son long bateau, lisait à voix haute The Hobbit et écoutait Guns N’ Roses. C’est lui qui m’a initié à ce sport. J’ai toujours apprécié l’esprit communautaire de ce sport et le fait qu’il soit accessible à la plupart des gens.

Étant une femme, je suis également intéressée par la corrélation entre la pratique du skate et la féminité. Je pense que de nombreux sports sont « genrés ». En grandissant, je me suis définie comme un garçon manqué. Pour jouer au basket par exemple, mais après un certain moment je me suis dit : « Tu sais quoi ? Tu peux jouer au basket, habillée comme Allen Iverson mais tout en étant une femme, ou celle que tu as décidé d’être ». Ayant vécu au Népal pendant près de cinq ans, il était intéressant d’observer la manière dont ce sport était perçu par la société, et comment les filles pratiquant le skate voyaient les choses.

Zyanya Jackson : En toute honnêteté, je ne suis pas vraiment une skateuse. Enfant, j’avais un skateboard mais comme aucun de mes amis ne faisait du skate, je n’ai pas du tout pratiqué, jusqu’à mon déménagement à Queenstown. Maintenant, j’aime le skate parce que, même si c’est d’abord un sport individuel, je me suis fait beaucoup d’amis. J’ai alors réalisé que même si tu montes tout seul sur ton skate quelque part, les gens ont généralement une attitude très positive les uns envers les autres, peu importe si tu débutes ou si tu as un bon niveau ! Ça fait plaisir de faire partie d’une telle communauté.

 

Cafébabel : En quoi ce documentaire reflète notre génération?

Bibbi Abruzzini : Il montre qu’on n’a pas peur d’essayer,  et véhicule une positivité inconditionnelle parce qu’il rapproche des gens de cultures différentes, il donne de la place à chacun pour s’exprimer. Nous voulons croire que tout est possible, que tout est permis. La jeunesse des quatre coins du monde, du Népal aux États-Unis, brise les frontières et pousse pour une nouvelle « normalité ». Nous voulons amorcer un changement, voyager et comprendre un monde qui nous est progressivement accessible. Nous nous déplaçons à une vitesse incroyable et nous n’avons pas encore réalisé notre potentiel,  mais nous sommes le futur… à notre façon.

Zyanya Jackson : D’après moi, ces dernières années, plus particulièrement avec le développement des réseaux sociaux, une chose est incontestable : on voit de plus en plus de filles faire du skate. Ce ne sont pas que des athlètes professionnelles en compétition.  Si tu vas sur Instagram ou Facebook, tu trouveras 100 comptes différents consacrés à la pratique quotidienne du skate par des filles, les compétitions locales, ou tout simplement des amis qui publient des clips des uns et des autres pour s’amuser. Des choses comme celle-ci vont peu à peu permettre de changer l’attitude des générations précédentes donc certains gardent une image négative du skate. Ça donne une présence aux filles dans un secteur très masculin. Pour être honnête, nous sommes ravis que Refurb Skate fasse partie de ce changement.

Cafébabel : Quels étaient les plus gros challenges du documentaire S.K.A.T.E ?

Bibbi Abruzzini : Je voulais faire un documentaire qui permette aux gens de se sentir concernés, indépendamment de leur nationalité. Tout le monde n’est pas intéressé par le skate, l’objectif était donc de raconter une histoire plus générale. Ayant vécu au Népal pendant cinq ans, je voulais que le pays soit représenté en tant que lieu où le changement se produit. Je ne voulais pas promouvoir le récit d’ « une nation himalayenne pauvre ».

Ce n’est jamais chose facile de faire un documentaire indépendant en disposant de peu de ressources. Tu dois partager ton temps entre ton « vrai job » et ton projet. J’étais parfois trop fatiguée pour filmer ou porter 10 kilos d’équipements, ou j’étais tout simplement en mal d’inspiration. Je ne savais pas comment le projet allait se terminer et cette façon de faire est devenue une identité propre.

Zyanya Jackson : Tout le voyage a été comme une courbe d’apprentissage pour nous. La barrière de la langue fût bien évidemment un des plus gros challenges à affronter, tout comme lancer le programme à Pokhara. Ce n’était pas comme son lancement à Queenstown où nous avons eu la chance de trouver une communauté établie, un moyen de communication efficace et de nombreux équipements disponibles. Ici,  à Pokhara, on partait de rien.

Il nous a fallu un peu de temps pour comprendre la culture népalaise et trouver la façon de  travailler autour de l’incroyable engagement des gens. Mais par chance, un grand nombre de vacanciers tombait à pic, ils sont arrivés au milieu de notre séjour ici : beaucoup d’enfants étaient donc libres de venir au skate-park tous les jours. En parlant avec les filles que nous avons rencontrées au Népal, nous avons trouvé que les gens conservaient une vision stéréotypée des rôles entre sexes. Dans le documentaire, on entend la maman de Rezina parler de ses voisins qui désapprouvent qu’elle autorise sa file à faire du skate et à s’habiller comme elle voulait. Elle explique aussi que c’est toujours les femmes qui passent leur temps à cuisinier et à faire les tâches ménagères. Nous avons vraiment eu beaucoup de chance de rencontrer des filles comme Rezina à Kathmandu et Thombay ainsi qu’Archana à Pokhara qui bousculent ces stéréotypes, et qui ont le soutien de leur famille pour faire ce qu’elles aiment.

On a ensuite pris soin d’éviter la chaleur de midi et la pluie torrentielle chaque après-midi. Nous étions au skate-park de 7 heures du matin jusqu’au crépuscule. 

Cafébabel : De quoi êtes-vous particulièrement fières ?

Bibbi Abruzzini : Je me trouve vraiment chanceuse de raconter cette histoire et d’apprendre des choses en chemin. J’ai croisé la route de personnes venant de tous les milieux, de tout âge, et chacune d’entre elle a laissé un petit quelque chose en moi. L’équipe de Refurb Skate a créé des rapports si puissants avec les filles au skate-park à Kathmandou et Pokhara que ce fût un honneur d’assister à toute cette amitié et à cet amour. J’étais aussi ravie de pouvoir aller sur le terrain avec des photojournalistes locaux qui ont progressivement remarqué que la scène locale du skate s’épanouissait. L’un d’entre eux, Sanjog Manandhar a fait un travail incroyable de reportage sur le skate à Kathmandou et a montré comment ce sport chamboulait les attentes de la société. J’espère que ce documentaire encouragera les gens au Népal et ailleurs à continuer de raconter leurs histoires incroyables.

Zyanya Jackson : Voir les garçons au skate-park Annapurna de Pokhara aider les filles à apprendre à faire du skate. Au départ, ils les ignoraient complètement ou leur enlevaient leur skateboard pour leur donner leur premier départ puis les encourageaient vraiment… en leur donnant leur espace pour progresser. Je pense que de voir Duncan montrer l’exemple a joué un rôle important pour les garçons ici. C’était bien de voir leur petite communauté se former, avec les filles et les garçons partageant le skate-park ensemble.

Cafébabel : Pensez-vous qu’un projet comme celui-ci pourrait se développer en Europe ? Si oui, en quoi serait-il différent/similaire ?

Bibbi Abruzzini : Oui, [mais] il serait probablement diffèrent parce qu’en Europe, faire du skate est beaucoup plus courant. J’ai l’impression que c’est à présent le bon moment pour les femmes avec la montée en puissance de l’industrie du sport extrême. Leur participation augmente de façon exponentielle, même si ça reste un milieu dominé par les hommes. Ce projet au Népal était intéressant parce que de la même façon que ce qui se passe dans d’autres pays d’Asie du Sud comme en Afghanistan, la pratique du skate peut être perçue comme un ultime moyen d’émancipation. Dans une région où les femmes sont très fortement découragées dans la pratique d’une discipline, les parents ou grands-parents se retrouvent soudainement à regarder leurs enfants faire du skate, c’est quelque chose qu’ils n’auraient jamais imaginé avant que Refurb Skate ne débarque.

Zyanya Jackson : Je pense qu’un projet comme celui-ci serait très populaire en Europe. Les similarités culturelles faciliteraient les choses, il est plus facile de trouver une langue commune. Ici, beaucoup de filles font déjà du skate, ça aurait donc juste consisté à réunir tout le monde et obtenir de l’aide des sponsors pour trouver des financements pour un projet et non pas pour un simple évènement. Les Européens ont la chance que le business autour du skate soit beaucoup plus soutenu. Pour nous, il nous a fallu quelques sessions avant de pouvoir vraiment voir que nous avions véritablement progressé. Faire du skate n’est pas quelque chose qui s’apprend du jour au lendemain,  tu dois continuer à y travailler, et c’était génial de passer ce mois au Népal pour réunir tout le monde au skate-park et leur enseigner les bases… mais ça aurait été vraiment dingue s’il y avait eu un programme permanent développé là-bas pour garder ces filles enthousiastes. 

Cafébabel : Comment avez-vous réalisé que le skate pouvait responsabiliser les jeunes femmes et les enfants en Europe ?

Bibbi Abruzzini : N’importe qui peut se dépasser grâce au skate. Malheureusement, c’est un sport qui est encore stigmatisé. Mais maintenant que le skateboard est devenu une partie intégrante de la communauté et de l’espace public, je pense que les gens vont s'ouvrir et s’y essayer.

Zyanya Jackson : Ce sport a le pouvoir d’apporter des compétences et de la confiance aux jeunes femmes et aux enfants. Bien qu’il soit fondé sur des propriétés physiques, le skateboard est aussi étroitement lié à la culture de l’art et de la musique : il apporte avec lui beaucoup des personnes ouvertes d’esprit, toujours avides de bouleverser le statu quo. Que ce soit via des capacités physiques ou par un mariage avec l’art, ce sport permet aux gens de s'exprimer de manière créative et de comprendre comment leur corps se déplace, tombe, comment lutter contre la peur, etc.

Cafébabel : Si vous pouviez souhaiter une chose pour un futur meilleur, de quoi s’agirait-il ?

Bibbi Abruzzini : Que les gens partagent d’avantage leurs connaissances et leurs émotions.

Zyanya Jackson : Plus de skate-parcs. Et définitivement plus d’égalité.

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