Djihadistes : allah vit à la mort

Article publié le 14 avril 2015
Article publié le 14 avril 2015

De plus en plus de jeunes quittent l'Europe occidentale pour aller faire le djihad. Mais qui sont jeunes poussés vers l'extremisme religieux, et surtout, qu'est-ce qui les pousse à s'engager dans des conflits armés aussi loin de chez eux ? Les éléments de réponse sont pour le moins surprenants. 

Lors d'une conférence organisée le 10 avril par l'Ambassade du Canada à Paris, de nombreux experts ont analysé les mécanismes pour éviter le processus de radicalisation et l'extrémisme violent qui font rage dans différents pays du monde, et notamment en Europe occidentale. Mais quel est le profil des jeunes prêts à tout abandonner, famille et amis compris, pour partir combattre en Syrie ? David Thomson, journaliste de Radio France International et auteur du livre Les Français jihadistes (Éd. Les Arènes), tente de donner une réponse à cette question qui, affirme-t-il, n'est « pas simple du tout ».

« Un accès VIP au paradis »

« Quelques-unes des personnes que j'ai interrogées et qui sont parties faire le djihad, sont totalement intégrées dans la vie sociale de leur pays. Elles n'ont rien à voir avec des familles destructurées ou avec des quartiers marginalisés. D'autres s'adaptent à ce profil d'anciens délinquants et de trajectoires psychosociales compliquées, ce qui complique toute généralisation », assure-t-il.

Pour essayer de comprendre ce qu'il se passe dans la tête de ces personnes, il cite l'exemple d'un jeune djihadiste qu'il qualifie de « très sympathique » et avec qui il a été en contact jusqu'à sa mort récente en Irak, près de l'État Islamique (EI). « Pendant tout ce temps, il m'a répété plusieurs fois que son projet radical était une question d'amour. Il était convaincu qu'en partant, il aurait un accès VIP au paradis, pour lui et pour sa famille », commente-t-il. Une raison qui rend « plus supportable » la décision de laisser derrière soi son entourage le plus proche, car selon les djihadistes, leurs proches comprendront leur décision de partir quand ils entreront au paradis après la mort.

« On se représente souvent ces personnes comme des fous mais ce n'est pas toujours le cas. De manière générale, ils ont l'impression de participer à un projet social. J'ai connu des médecins, des anciens militaires et des gens avec un travail fixe qui ont décidé de partir », poursuit-il. Il cite aussi l'exemple d'une jeune française de 17 ans qui s'est convertie à l'islam par Internet, sans avoir eu de lien préalable avec cette religion. À travers des forums sur différentes pages web, elle a contacté celui qui est maintenant son mari et avec qui elle a deux enfants en Syrie, après s'être enrôlés dans les troupes du Front al-Nosra, la filiale d'Al Qaïda en Syrie.

Erasmus en Syrie

Par ailleurs, des terroristes veulent rentrer dans leur pays d'origine parce que leurs proches leur manquent, à cause des mauvaises conditions de vie ou parce que l'EI ne répartit pas les richesses de manière équitable. Thomson affirme qu'il existe des rivalités internes parce que les combattants perçoivent un salaire de 50 dollars par mois et que certains considèrent que l'on privilégie les émirs. De plus, certains « en ont marre d'être en Syrie. Je connais un cas récent d'un jeune qui disait avoir la sensation d'avoir fait un deuxième Erasmus en Syrie, après avoir étudié un an en Angleterre », dit-il face à un public perplexe.

De son côté, Sami Aoun, politologue de l'Université de Sherbrooke au Québec, explique que, dans ce sens, la radicalisation ne se produit pas à travers de vastes réseaux, puisqu'il y a « une certaine inclination chez la personne au moment de s'enrôler dans les files djihadistes ». Celles-ci poursuivent un désir de signification et le font au travers de la religion et du martyre « aux mains de l'autorité ». « Nous avons observé qu'ils utilisent tout un lexique propre à la gauche radicale comme le marxisme ou le trotskisme parce qu'ils sont convaincus du fait qu'il faille créer un nouvel état de la société à travers des missions humanitaires », note-t-il.

« Il y a des radicaux qui possèdent de vastes connaissances technologiques - les ingénieurs, comme on les appelle - qui ont étudié à l'université, et puis il y a des personnes tout à fait marginales, comme Martin Couture-Rouleau. Dans tous les cas, on observe que ceux qui partent le font de manière individuelle, et pas tellement en groupes ou à des niveaux de peuples et de régions comme c'est le cas avec le Hezbollah et le PKK », fait-il remarquer.

Relations de confiance sans stigmatisation

Par ailleurs, le commandant Khanh Du Dinh, responsable de l'implantation du Centre de prévention de la radicalisation à Montréal (Canada), mise sur une « philosophie de proximité pour établir des relations de confiance avec les imams et lutter contre le sentiment d'insécurité dans la communauté, comprise au sens large et au niveau local ». Pour Du Dinh, l'essentiel est de connaître les carences qui existent pour apporter une réponse effective afin de faire part, à ceux qui en ont besoin, d'un plan d'action et de ne pas stigmatiser une communauté en particulier.

Une conduite sur laquelle mise aussi le sergent Hakim Bellal, directeur du programme de sensibilisation de la sécurité de la Gendarmerie Royale de Canada (GRC). Bellal insiste sur le fait qu'il est nécessaire d'établir un « dialogue entre les différents acteurs, depuis l'entourage de la personne candidate au djihad jusqu'aux institutions policières, politiques et locales ». Tout cela avec pour objectif d'intégrer l'individu et ne pas se borner à le criminaliser.

Dans ce sens, le secrétaire du Comité interministériel de prévention de la délinquance en France, Pierre N'Gahane, affirme qu'il ne faut pas lier terrorisme et religion, parce que la radicalisation est souvent liée à « l'identité culturelle, nationale ou individuelle et pas nécessairement à une motivation religieuse au départ ». La différence maintenant, explique N'Gahane, est qu'Internet a accéléré ces processus.

Restent au bout de la plume des inconnues : comment prévenir l'avancée extrémiste à travers le Web ? Qu'arrivera-t-il à la génération qui est en train de naître et de grandir aux côtés des files radicales en Syrie et dans d'autres pays ? Pour ce faire, les intervenants décident de « suivre de près » l'évolution de ces groupes et travailler pour comprendre et tenter d'éviter les processus qui dérivent sur la violence fondamentaliste.