Django Unchained : Tarantino déchaîne les passions

Article publié le 18 janvier 2013
Article publié le 18 janvier 2013
Des allumés aux sceptiques, rares sont ceux qui peuvent avancer que la filmographie de Tarantino comporte un pet de travers. Pourtant, c’est peu dire que le réalisateur américain préféré des Français a pris des risques, 8 films durant. Avec Django Unchained, c’est encore le cas. Et peut-être même plus encore.

Vous savez, dans les métiers de la création ou de l’esprit, il est presque trivial de penser qu’il vaut mieux arrêter sur un chef d’oeuvre. Concernant Quentin Tarantino, la fin du monde de 2012 aurait pu sanctionner une filmographie géniale, composée de huit films tous aussi ahurissants les uns que les autres. Seulement voilà, les Mayas ont signé le plus beau running gag du 21ème siècle et lui, profite du soulagement général pour s’affirmer comme le meilleur réalisateur de cinéma de ce qui aurait pu être le nouveau monde.

Une version déglinguée de l'Histoire du monde

Qu’on se le dise tout de suite, Django Unchained est un merveilleux film. Au regard de la couverture médiatique dont a bénéficié le « nouveau chef d’œuvre de Tarantino », nous aurons la bienveillance (et le plaisir) de ne pas nous attarder sur les sentiers de la gloire, d’ores et déjà balisés par 2 Golden Globes. Ce que nous diront d’emblée, c’est que le huitième long-métrage de l’américain est encore une fois, un film de vengeance. Puis, que pour la deuxième fois consécutive, 2 ans et demi après la sortie d’Inglourious Basterds (2009) en Europe, Quentin Tarantino nous livre une version déglinguée de l’Histoire du monde.

L’action se déroule dans le sud des États-Unis, deux ans avant la guerre de Sécession. Dr King Schulz (interprété par Christoph Waltz), chasseur de prime allemand lettré, délivre Django (interprété par Jamie Foxx) de l’esclavage, en échange de quoi ce dernier devra lui livrer la description de trois frères « Wanted » dont les têtes sont mises à prix. S’ensuivent calembours et péripéties à la suite desquelles Django, devenu cowboy, décidera de libérer sa femme du joug d’un riche propriétaire terrien du nom de Calvin Candie (interprété par Leonardo Di Caprio). Selon la légende, Tarantino aurait écrit ce film autour du personnage de Waltz dont la bienveillance à l’égard d’un esclave noir jettera les bases de 2h44 minutes d’émotions. Selon Wikipédia, Django Unchained serait un vibrant hommage au Django de Sergio Corbucci, western spaghetti réalisé en 1966.

« Play it Again Sam »

S’il est vrai que dans ses 7 films précédents, Quentin Tarantino a toujours construit ses scenarios sur les traits de ses personnages qu’il considérait comme des muses (Uma Thurman, Samuel L. Jackson…) ; s’il est encore plus vrai que le natif de Knoxville (Tenessee) a perpétuellement tenu à célébrer le cinéma d’antan, c’est bel et bien la première fois qu’il scénarise un long-métrage de façon linéaire. A l’occasion d’une projection organisée mercredi 16 janvier à Paris, Emmanuel Burdeau - qui a dirigé la rédaction du tout récent ouvrage de filmographie commentée intitulé Tarantino : un cinéma déchainé – précisait ceci : « Quentin Tarantino a toujours conduit le scénario de ses films par l’intermédiaire de différents points de vue incarnés par ses personnages et séquencés en chapitres. Ici, l’histoire est linéaire dans la mesure où il nous emmène d’un point A à un point B sans faire intervenir d’autres moyens de narration. »

« Tu veux savoir si ça me poserait un problème de jouer le rôle du pire enculé de noir de toute l’histoire mondiale ? » Samuel L. Jackson à Quentin Tarantino.

Ce nouveau procédé aurait pu fragiliser la force des personnages secondaires qui ont toujours fait davantage que supporter les premiers rôles (si on peut les appeler comme tels) : c’est David Carradine dans Kill Bill, Bruce Willis dans Pulp Fiction et évidemment Christoph Waltz dans Inglourious Basterds. Mais voilà, même sur une disposition disons plus classique, Tarantino s’avère être, et peut-être là plus encore, un fantastique créateur de personnages. Dans Django Unchained, le rôle que campe Samuel L. Jackson est sûrement ce qui se fait de mieux en termes de psychologie cinématographique. Trop vieux pour jouer le premier rôle, l’ancienne muse du réalisateur rentre donc dans la peau du « pire enculé de noir de toute l’histoire mondiale » selon les mots de l’intéressé. Soit un « nègre » domestique – Stephen- encore plus avili que le plus blanc des chantres de l’esclavage. 

Enfin, Django Unchained marque aussi la fin d’une époque moins pop dans le cinéma de Tarantino. Si le mode opératoire (dialogue, humour, musique…) est le même, le propos s’enferre sans délicatesse dans un des plus grands tabous de l’histoire américaine. Sujet « à peine évoqué dans les manuels scolaires américains» selon Tarantino, l’horreur de l’esclavage est ici montrée sans fard avec beaucoup d’hémoglobine (beaucoup trop pour que le film soit considéré comme violent d’ailleurs). Une manière de mettre à l’aise une Amérique corsetée, certainement plus habituée aux documentaires pudibonds, dont le (presque) seul sursaut puritain fut de préciser le nombre de fois où le mot « nègre » a été utilisé. 99 fois. Spike Lee s’en émeut. Tarantino argue que c’était « inévitable ». On ne peut pas écrire cette histoire sans utiliser les codes de l’époque. Le génie, c’est d’avoir choisi un western pour la raconter : à savoir le genre par excellence qui a toujours embelli l’histoire des États-Unis.

Voir Django Unchained, sortie le 16 janvier en France, le 17 en Allemagne et en Italie, le 18 au Royaume-Uni et en Pologne et le 25 en Espagne.

Photos : Une et texte © courtoisie de la page Facebook du film ; Vidéo (cc) YouTube