Discours du pape François au Parlement européen

Article publié le 2 décembre 2014
Article publié le 2 décembre 2014

Ce matin, le pape François s’est rendu au siège du Parlement européen à Strasbourg. Voici une partie de son discours; il faut y souligner l’allusion faite à une Europe vieillie spirituellement, qui a oublié que son rôle était celui de gardienne et non celui de patronne. Son allocution lance un appel très doux au réveil de la vieille Europe en parlant d’experts et non de savants.

"Je vous remercie de m'avoir invité à prendre la parole devant cette institution fondamentale de la vie de l'Union européenne et pour l'opportunité qui m'est offerte de m'adresser, à travers vous, à plus de cinq cents millions de citoyens issus des 28 pays membres que vous représentez."

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"Il est également nécessaire d'être conscient de sa propre identité pour dialoguer activement avec les États désireux de faire partie de l’Union européenne. Je pense surtout à ceux de la région des Balkans pour lesquels l’adhésion à l’Union européenne pourra répondre à l’idéal de paix dans une région qui a grandement souffert des conflits par le passé. Enfin, il est indispensable d'être conscient de sa propre identité dans les relations avec les pays voisins, particulièrement avec ceux du bassin méditerranéen, dont beaucoup souffrent à cause de conflits internes et de la pression du fondamentalisme religieux ainsi que du terrorisme international.

"À côté d’une Union européenne plus grande, il existe un monde plus complexe et en évolution rapide. Un monde de plus en plus interconnecté et globalisé, et, par conséquent, de moins en moins « eurocentrique ». Cependant l'image de cette Union plus grande, plus influente, semble s'accompagner de celle d’une Europe un peu vieillie et comprimée, qui tend à perdre de vue son rôle de protagoniste dans un contexte qui où elle suscite souvent la distance, la méfiance, et, parfois, la suspicion."

"Un message d'encouragement pour revenir à la ferme conviction des Pères fondateurs de l’Union européenne qui aspiraient à un avenir fondé sur la capacité de travailler ensemble afin de dépasser les divisions, en favorisant la paix et la communion entre tous les peuples du continent. Au centre de cet ambitieux projet politique se trouvait la confiance en l’homme, non pas tant comme citoyen, ni comme sujet économique, mais en l’homme comme personne dotée d’une dignité transcendante."

"Aujourd’hui, la promotion des droits humains joue un rôle central dans l’engagement de l’Union européenne ... Il s’agit d’un engagement important et admirable, puisque trop de situations subsistent encore dans lesquelles les êtres humains sont traités comme des objets dont on peut programmer la conception, la configuration et l’utilité, et qui ensuite peuvent être jetés quand ils ne servent plus, parce qu’ils deviennent faibles, malades ou vieux."

"La devise de l’Union Européenne est Unie dans la diversité, mais l’unité ne signifie pas uniformité politique, économique, culturelle ou de pensée. En réalité, toute unité authentique vit de la richesse de la diversité qui la compose : comme une famille qui est d’autant plus unie que chacun de ses membres peut être, sans crainte, davantage soi-même. Dans ce sens, j’estime que l’Europe est une famille de peuples qui pourront se sentir proches des institutions de l’Union dans la mesure où elles sauront sagement conjuguer l’idéal rêvé de l'unité à la diversité propre à chacun, valorisant toutes les traditions, prenant conscience de son histoire et de ses racines, se libérant de nombreuses manipulations et phobies. Mettre au centre l'être humain signifie avant tout faire en sorte qu’il n'ait pas à se cacher et qu'il puisse exprimer sa créativité en toute liberté; cela vaut pour les individus comme pour les peuples."

"Parler de la dignité transcendante de l’homme signifie donc faire appel à sa nature, à sa capacité innée de distinguer le bien du mal, à cette « boussole » inscrite dans nos cœurs et que Dieu a imprimée dans l’univers créé ; cela signifie surtout de regarder l’homme non pas comme un absolu, mais comme un être relationnel. Je constate qu'une des maladies les plus répandues aujourd’hui en Europe est la solitude, propre à celui qui est privé de liens. Elle est particulièrement présente chez les personnes âgées, souvent abandonnées à leur destin, chez les jeunes privés de points de référence et d’opportunités pour l’avenir, chez les nombreux pauvres qui peuplent nos villes et dans le regard perdu des immigrés qui sont venus ici en quête d’un avenir meilleur."

"C'est là toute la méprise, « quand l’absolutisation de la technique prévaut », ce qui finit par produire « une confusion entre la fin et moyens ». Résultat inévitable de la « culture du déchet » et de la « mentalité de consommation exagérée ». Au contraire, affirmer la dignité de la personne c’est reconnaître la valeur de la vie humaine, qui nous est donnée gratuitement et qui ne peut, pour cette raison, être objet d’échange ou de commerce. Vous, en tant que parlementaires, êtes aussi appelés à une grande mission, bien qu’elle puisse sembler inutile : vous préoccuper de la fragilité d’un modèle fonctionnaliste et privatisé qui conduit inexorablement à la « culture du déchet ». Prendre soin de la fragilité des personnes et des peuples signifie protéger la mémoire et l’espoir, prendre en charge la personne présente dans sa situation la plus marginale et angoissante et être capable de le doter de dignité."

"On court le risque de vivre dans le règne de l’idée, de la seule parole, de l’image, du sophisme… et de finir par confondre la réalité de la démocratie avec un nouveau nominalisme politique. Maintenir vivante la démocratie en Europe demande d’éviter que les « manières globalisantes » ne diluent la réalité : les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les fondamentalismes anhistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse."