Dieu est un gangster

Article publié le 22 février 2005
Publié par la communauté
Article publié le 22 février 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le Danemark compte Lars von Trier parmi ses compratriotes, un cinéaste conteur d'obsessions des plus captivants.

Dans « Europa » (1991), un train kafkaïen parcourt des paysages nocturnes en noir et blanc. Mais l’Europe de Lars von Trier n’a rien de l’Europe dans la réalité puisqu’il s’agit plutôt de l’Allemagne de 1945, qui d’ailleurs ne ressemble pas non plus à la vraie Allemagne, mais plutôt à un train sombre. Le convoi renvoie à plusieurs symboles : depuis un moyen de transport aux camps de concentration, de la banalité du mal au manque de sens de l’action humaine. Von Trier utilise des éléments du cinéma muet allemand des années 1920, comme du cinéma noir, et y rajoute subtilement des photographies en couleur. Il crée ainsi des compositions à plusieurs facettes surprenantes. Europe démontre les talents de von Trier qui maîtrise tous les registres du cinéma et soupèse avec exactitude la fuite de la beauté technique et la perfection esthétique. Même si on lui a déjà reproché un certain anti-américanisme, ce film n’est certainement pas non plus un déclaration d’amour à l’Europe.

Passion pour la souffrance

Dans Europe, le réalisateur lui-même apparaît à quelques occasions dans le rôle d’un juif. Le choix de ce rôle n’est pas dû au hasard : von Trier a grandi avec la conviction que son père était juif, et n’apprit qu’à sa mort que ce n’était pas vraiment son père. Phobies et obsessions, comme celle du désir de voler, lui ont fait vivre une adolescence difficile.

La trilogie Golden Heart retrace aussi des souvenirs d’enfance : variations sur le thème du martyre féminin, en trois films très différents. Breaking the waves (1997), constitua son premier succès international. Emilie Watson, grandiose, y incarne le martyre jusque dans ses ultimes conséquences, parfois trop même loin selon certains spectateurs qui sont totalement déconcertés par la scène finale dans laquelle les cloches sonnent au Paradis. Von Trier assume-t-il donc son catholicisme ou joue-t-il avec le spectateur ?

Les Idiots a constitué une expérience cinématographique autant amusante qu’irritante. Il s’est basé sur un décalogue de principes de tournage qu’il a inventé avec quatre compagnons. Le mouvement danois Dogma a donné l’élan à toute une génération de cinéastes qui ont voulu leur exposer l’intimité des acteurs. Le résultat qui rompt avec toutes les règles en est surprenant, déconcertant.

Dans Dansers in the Dark -l’anti-comédie musicale qui a remporté la Palme d’Or, Lars von Trier suit la martyre incarnée par la chanteuse Björk. Les moments clés du film se retrouvent dans les montages sonores : une musique naît des bruits de la vie quotidienne dans l’esprit de Selma (Björk). Le monde qui l’entoure se transforme en scènes insolites de danse et musique, séquences qui donne au film une expressivité incroyable.

D’Europe aux Etats-Unis

Le créativité et le talent cinématographique de Lars von Trier atteignent leur paroxysme dans Dogville (2003). Nicole Kidman, analyse les habitants du village américain Dogville, métaphore de l’Humanité entière sans que les villageois ne songent qu’ils sont mis à l’épreuve. Miraculeusement, von Trier parvient à nous captiver pendant trois heures grâce à un scénographie théâtrale et la présence de stars hollywoodiennes qui n’apparaissent jamais dans ce genre de rôles. Et cette fois, le spectateur ne ressort pas étonné : qui doute que Dieu soit gangster ?

Ce chef-d’œuvre n’est que la première partie d’une trilogie sur les Etats-Unis qui suivra avec Manderlay. L’Amérique du Nord n’apparaît pas comme un pays concret mais plutôt comme idée globale qui dirige le reste du monde. « J’ai plus entendu parlé des Etats-Unis que du Danemark, confesse von Trier. Je fais partie des la vie américaine. »

Lars von Trier avoue qu’il n’aime plus le cinéma européen ; les films se sont trop « américanisés ». Hollywood s’est transformé en principe global et le réalisateur analyse ces mécanismes tout en les interrogeant. Ses acteurs sont un mélange international, ses thèmes universels et intemporels, mais ses manières de filmer lui sont personnelles et montrent leurs racines européennes. Son rejet des vérités absolues, symptôme de son temps, se font apprécier tant que ses provocations restent authentiquement artistiques. Seul lui y parvient.