Die Linke : « Nous célébrons le miracle économique »

Article publié le 17 juillet 2014
Article publié le 17 juillet 2014

À 34 ans, Fabio de Masi est l’un des cadets du Parlement européen. Membre du parti allemand Die Linke, détenteur de la nationalité allemande et italienne, l’homme fait son entrée au Parlement européen et s’intéresse notamment aux questions économiques. Premières impressions, Martin Schulz et Bruxelles sont au menu de cet entretien. 

ca­fé­ba­bel : Quelles ont été tes pre­mières im­pres­sions de l’Eu­rope po­li­tique ?

Fabio de Masi : Lors d’une ses­sion plé­nière à Stras­bourg, j’ai sur­tout vu beau­coup de per­sonnes qui cou­raient dans les cou­loirs à la re­cherche de leur bu­reau. En pa­ral­lèle, je suis en­core en train de pros­pec­ter pour trou­ver une mai­son. En ce qui concerne mon groupe par­le­men­taire, nous de­vons faire connais­sance dans la me­sure où nous ve­nons tous de pays dif­fé­rents et ap­par­te­nons tous à des par­tis dif­fé­rents.

CB : C’est donc comme une ren­trée sco­laire ?

FdM : Di­sons plu­tôt comme une ren­trée uni­ver­si­taire. Je me suis dit que j’au­rais pu y faire des études d’art (rires).

CB : Bruxelles te plaît ?

FdM : La Bel­gique compte quelques ab­sur­di­tés. Par exemple, les Belges en­dom­magent leurs pan­neaux de si­gna­li­sa­tion et ils vont s’obs­ti­ner à les ré­pa­rer. J’aime bien Bruxelles, mais sur­tout en rai­son de l’in­fluence fran­çaise.

CB : As-tu tou­jours voulu sié­ger au Par­le­ment eu­ro­péen ?

FdM : L’UE n’est pas dé­mo­cra­tique. Il manque en outre une sphère pu­blique eu­ro­péenne. L’in­fluence des lob­byistes est forte. En même temps, des dé­ci­sions très im­por­tantes sont prises au ni­veau eu­ro­péen. J’ai tou­jours voulu être au cœur de l’ac­tion.

CB : Quelles sont les im­pli­ca­tions pour ta si­tua­tion per­son­nelle ?

FdM : Mon en­trée au Par­le­ment a en­traîné de nom­breux chan­ge­ments dans ma vie : je passe beau­coup moins de temps avec mon fils. Je suis constam­ment en dé­pla­ce­ment et j’ai par­tout l’im­pres­sion d’être quel­qu’un d’im­por­tant. Je n’ou­blie ce­pen­dant pas d’où je viens et je fais ce tra­vail au Par­le­ment eu­ro­péen tout en res­tant lu­cide.

CB : Qu’as-tu contre Mar­tin Schulz ? Qu’est-ce qui ex­plique que tu ne vou­lais pas qu’il soit pré­sident du Par­le­ment eu­ro­péen ?

FdM : Per­son­nel­le­ment, je n’ai rien contre lui. Nous par­ta­geons la même opi­nion : l’Union eu­ro­péenne est me­na­cée de mort. Nous de­vons dis­cu­ter de l’abs­ten­tion, pour savoir pourquoi 57 % des élec­teurs ne se sont pas pré­sen­tés aux urnes. Par consé­quent, les par­tis d’ex­trême droite sont les grands vain­queurs en France et au Royaume-Uni. Ceux qui n’ont pas en­core com­pris que l’Eu­rope est vrai­ment me­na­cée ne com­prennent tout sim­ple­ment rien.

CB : Si vous par­ta­gez la même opi­nion, pour­quoi n’as-tu pas voté pour lui ?

FdM : La ques­tion est de sa­voir quelles conclu­sions po­li­tiques peut-on tirer. Ce n’est pas seule­ment l’UE qui est me­na­cée, mais sur­tout les condi­tions de vie de mil­lions de per­sonnes. En Al­le­magne aussi, les per­sonnes dis­po­sant d’un faible ou d’un moyen sa­laire ont vu ce­lui-ci bais­ser en rai­son de l’Agenda 2010 qui a été adopté par le parti de Mar­tin Schulz. Au cours de la crise, les so­ciaux-dé­mo­crates ont par­ti­cipé au soi-di­sant sau­ve­tage de l’euro. En réa­lité, le sau­ve­tage de la Grèce s’ap­pa­ren­tait au sau­ve­tage des banques al­le­mandes, suisses et fran­çaises. Selon Mar­tin Schulz, il n’existe au­cune ma­jo­rité en fa­veur de l’aus­té­rité gé­né­ra­li­sée. Mais, c’est bien son parti qui a créé une ma­jo­rité en fa­veur de po­li­tiques à court terme ayant poussé da­van­tage l’Eu­rope dans la dé­pres­sion.

CB : En Al­le­magne, un sa­laire mi­ni­mum de 8,5 euros a été im­posé. Ton parti ré­clame une aug­men­ta­tion pour at­teindre 10 euros. Pour­quoi ?

FDM : En France, il existe déjà un sa­laire mi­ni­mum de près de 10 euros et la pro­duc­ti­vité de la France est com­pa­rable à la nôtre.

CB : Mais en France le chô­mage est plus élevé. Ne risque-t-on pas de ré­duire le taux d’em­ploi en Al­le­magne ?

FdM : Si une en­tre­prise veut vendre des pro­duits, elle a be­soin d’une force de tra­vail. Et si les gens n’ont pas de pou­voir d’achat, ils ne peuvent ache­ter aucun pro­duit. La plu­part des pays eu­ro­péens dis­posent d’un sa­laire mi­ni­mum. Le Luxem­bourg a un sa­laire mi­ni­mum et un taux de chô­mage re­la­ti­ve­ment bas. D’après la ma­jo­rité des études sé­rieuses, il n’existe aucun lien entre sa­laire mi­ni­mum et taux de chô­mage. Le sa­laire mi­ni­mum au­rait même des ef­fets po­si­tifs sur l’em­ploi.

CB : En tant qu’ex­pert éco­no­mique, peux-tu nous ex­pli­quer com­ment l’Al­le­magne s’est-elle si bien tirée de la crise ?

FdM : Cela me fait sou­rire. Nous, les Al­le­mands, nous avions l’un des taux de crois­sance les plus bas d’Eu­rope avant la crise de l’euro, et ce mal­gré un ex­cé­dent d’ex­por­ta­tion. En 2013, notre crois­sance était de 0,4 %. Au­pa­ra­vant, un gou­ver­ne­ment au­rait eu honte de cela. Au­jour­d’hui, nous cé­lé­brons comme s’il s’agis­sait d’un mi­racle éco­no­mique. Mais il n’y a pas eude miracle. L’Al­le­magne n’a pas connu de ré­duc­tions bud­gé­taires si lourdes.

CB : Et pour­quoi as-tu voté pour Jean-Claude Jun­cker en tant que pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne ?

FdM : An­gela Mer­kel et Sig­mar Ga­briel (vice-chan­ce­lier al­le­mand et pré­sident du SPD, ndlr) ont pris cette dé­ci­sion. En Eu­rope, on ne s'élève pas contre la voix du gou­ver­ne­ment al­le­mand. Dans une vé­ri­table dé­mo­cra­tie, le can­di­dat de la gauche eu­ro­péenne par exemple, Alexis Tsi­pras, au­rait pu se pré­sen­ter aux élec­tions du Par­le­ment.

CB : Que vas-tu faire une fois de re­tour à Bruxelles ?

FdM : D’abord, je vais m’ins­tal­ler dans mon lo­ge­ment tem­po­raire et je ferai peut-être un peu de sport. C’est une ac­ti­vité qui se fait rare ces der­niers temps.