Dialogue citoyen : lettre au Président #2

Article publié le 15 avril 2016
Article publié le 15 avril 2016

Le 11 décembre 2015, après les attentats de Paris, j'écris une lettre au Président publiée dans Cafe Babel. Deux mois plus tard, ma lettre reçoit une réponse signée par François Hollande. J'aurais pu m'en contenter mais j'ai choisi de répondre à la réponse. Pour essayer. Pour me donner l'illusion qu'un "dialogue citoyen" est possible. Voici cette lettre envoyée par courrier à l'Elysée le 14 avril. 

Monsieur le Président,

L’histoire pourrait s’arrêter là : citoyenne déçue, je vous écris une lettre pour exprimer ma déception. Président protecteur, vous répondez par un message d’espoir en m’invitant à ne renoncer ni à mon « idéalisme », ni à mes « illusions ». Dans ma lettre de décembre 2015, j’écris que j’ai voté pour vous et pas pour une France en guerre, quel qu’en soit l’ennemi : vous répondez dans votre lettre du 11 février que « notre pays n’a pas choisi d’être attaqué » et que « votre devoir est de nous défendre ». Vous ajoutez solennellement : « Ma première responsabilité, en tant que Président de la République, c’est de vous protéger ».

J’entends ces arguments. J’imagine aussi les difficultés de votre fonction : rassurer les Français en adressant la menace terroriste ; honorer vos promesses en inversant la courbe du chômage ; faire face à la montée du FN et aux mouvements contestataires, #NuitDebout oblige ; consolider l’alliance franco-allemande pour répondre aux défis si nombreux de l’Union européenne, de la crise des réfugiés à la fermeture partielle des frontières en passant par la menace d’un Brexit… la liste est longue et bien que vous soyez Président, vous n’êtes pas tout-puissant, n’en déplaise aux Français.

L’histoire pourrait s’arrêter là mais elle pourrait aussi bien se poursuivre. Je ne renonce donc pas à l’espoir de recevoir à nouveau une réponse à ma lettre – l’idéalisme a le défaut d’être tenace ! 

« Le sens de notre action »

Vous mentionnez dans votre lettre « le sens de notre action ». Quel est-il ? C’est la « Nation », dites-vous, qu’il faut défendre. Ce sont nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité que les terroristes ont attaqué. Vous invoquez dans vos vœux de décembre 2015 « l’amour de la patrie », tandis que l’année 2016 est sacrée « année de la Marseillaise ». Nous voici devenus des héros portant fièrement les couleurs du drapeau. Bleu blanc rouge : voilà que la France reprend confiance en ce qu’elle est. Un pays éclairé, un pays qui résiste ! Allons enfants de la patrie le jour de gloire est arrivé ! 

Pourtant, après les attentats de Bruxelles, c’est moins la France que l’Europe qui paraît concernée par cette réalité. Vous l’avez dit vous-mêmes : « c’est toute l’Europe qui est frappée ». La « Nation » ? Elle semble ici hors-jeu. Quant au « progrès » dans lequel vous dites croire, ce même progrès invoqué en défense de la loi El Khomri, n’est-il pas illusoire ? Nous autres, jeunes « Français », savons déjà que nous vivrons moins bien que nos parents.  

Je ne crois pas au progrès. Pas plus qu’en « la » patrie. Comme beaucoup d’Européens, j’ai plus d’une seule patrie. J’ai dû renoncer à l’idée de progrès quand j’ai compris que le stage serait à ma génération ce que le CDI était à celle de mes parents. Quant à la nation, je comprends qu’elle rassure. J’ai cependant des doutes sur sa capacité à faire sens pour la génération de ceux qui ont grandi avec l’espace Schengen. Que reste-t-il alors comme « sens » pour « notre action » ?

À ma petite échelle, voici comment je tente de donner sens à mon action : en janvier 2016, au moment où vous prononciez vos « Vœux à la jeunesse et aux forces de l’engagement », je vous ai pris au mot en commençant une mission de service civique au sein d’une association. J’ai ainsi découvert ce qu’est le travail au service de l’intérêt général grâce à un dispositif que vous avez vivement encouragé. Je ne peux à ce titre nier les effets concrets de votre politique ni le fait que des actions soient engagées en direction de « la jeunesse », dont vous avez fait la priorité de votre mandat. À ma petite échelle, j’arrive donc plus ou moins à faire sens. Mais cela ne suffit pas : c’est à plus grande échelle que j’échoue à faire sens de ce qui se fait et se dit au nom de la France.

L’Europe plus concrète que jamais

Cette jeunesse que vous avez interpellée pendant vos vœux du 11 janvier en l’appelant à s’engager, cette génération que vous avez contribué à créer et qui s’est réunie place de la République sous le mot d’ordre « Nuit Debout », c’est elle qui vous lance aujourd’hui un appel. Peut-être plus encore qu’à agir, un appel à faire sens. 

Au plus fort de la crise, il n’est pas trop tard pour redonner sa place au projet européen, à ses valeurs et à sa devise. « Unie dans la diversité », la France et l’Europe le seront d’autant plus si elles le sont dans l’adversité. Jose Ignacio Torreblanca, spécialiste des Affaires européennes, fait le constat suivant : « L’Europe reste une entité abstraite pour laquelle personne ne veut mourir. Mais que beaucoup soient prêts à tuer des Européens devrait nous faire mesurer toute la force de notre identité et de notre action »*. Les attentats de Bruxelles et Paris ont peut-être eu pour seul mérite de rendre le projet européen plus concret et plus signifiant que jamais.

Puisque je ne figurerai pas parmi les rares Français choisis pour poser leurs questions pendant l’émission de ce soir, je ferai cette fois encore partie de ceux qui vous écrivent.