Développement durable : la deuxième tour de Babel ?

Article publié le 2 juin 2003
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Article publié le 2 juin 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Un concept puissant et parlant, utilisé par tout le monde et dans tous les sens. Entre mythe et réalité, voyage au centre d'un vocable à la mode.

Genèse (XI, 1-9) : le mythe de la tour de Babel.

Chassés du paradis, les hommes voulurent se rapprocher des cieux en construisant une tour gigantesque, mais Dieu, offensé, punit les hommes par la confusion des langues. Incapables de se comprendre, les hommes entrèrent en conflits, provoquant l’écroulement de la tour et leur propre dispersion…

Développement durable : ni mythe, ni réalité… un symbole qui relie.

Largement diffusée depuis la conférence des Nations Unies de Stockholm en 1972, l’idée de développement durable se trouve maintenant mêlée à tous les discours, du Nord au Sud, de bas en haut et dans tous les sens. On peut par exemple entendre un général parler de développement durable à l’occasion de l’intégration d’un contingent de femmes dans l’armée pour célébrer la fête de l’Indépendance du Bénin… Les défenseurs du développement durable s’insurgent bien sûr contre l’opportunisme de telles récupérations qui ignorent le sens d’une idée pourtant généreuse : satisfaire les besoins des générations présentes sans que cela compromette les chances des générations futures de répondre aux leurs.

Pour être durable, il est habituellement avancé que le développement doit répondre à trois conditions : être économiquement viable, écologiquement vivable et socialement/culturellement acceptable. Une formule élégante, mais qui ne satisfait visiblement pas tous les acteurs du développement durable, comme en témoigne la multitude de variantes proposée dans la littérature. Pire, ces trois dimensions sont des conditions nécessaires, mais elles ne sont plus suffisantes dès lors qu’on les étudie séparément, car on observe un glissement de sens faisant perdre de vue l’objectif global. Le tout n’est pas la somme des parties.

En effet, à ces trois dimensions, économique, écologique et sociale/culturelle, on peut schématiquement faire correspondre trois représentations inconciliables du développement durable (1).

Pour la plupart des industriels, économistes et politiques qui ont d’autres impératifs que les questions d’environnement, le développement durable est réduit au principe macroéconomique de croissance à long terme. On peut lire dans le manuel de référence qui a formé et forme encore des générations d’étudiants que « la productivité n’est pas tout, mais à long terme elle est presque tout » (2). Dans cette perspective, le développement durable ne change en rien la logique de développement capitaliste qui, malgré tout, est jugée la plus efficace possible. Les problèmes causés aujourd’hui et hier par les déchets de la croissance seront résolus demain grâce à la technologie (3), et pour cela il faut se développer. La boucle est, en théorie, bouclée. La question des limites de la croissance est évacuée sous la forme d’une bataille d’experts (4).

Les humanistes des sciences sociales, contestataires par excellence du développement durable

Pour la plupart des écologistes et des ONG qui se sentent préoccupés par la dégradation de la nature, le développement durable est défini comme un mode d’utilisation des ressources naturelles qui respecte leurs conditions et délais de renouvellement, ce qui pose la question souvent éludée de la compatibilité des objectifs de conservation et de développement. Pour certains, ces deux termes sont antithétiques, puisque les activités humaines sont responsables de la dégradation de la nature, et pour d’autres ils sont synonymes (5), mais tout reste alors à inventer. Il y a peut-être une notion qui devrait être approfondie pour lever le flou sur la question de l’utilisation durable des ressources : l’idée d’un « équilibre dynamique » qu’il faudrait « maintenir » ou « restaurer » face au « changement ». En fonction de l’échelle de temps considérée, on aboutit ainsi à définir des durabilités « fortes » ou « faibles », ce qui est une perte de sens.

Il y a enfin les humanistes des sciences sociales, qui sont les contestataires par excellence du développement durable tel qu’on le connaît depuis trente ans. Cette position se comprend très bien lorsqu’on regarde les rapports de force entre ces trois dimensions. Les arguments économiques ont un poids politique incomparable aux deux autres, l’essentiel de la recherche liée au développement durable est accaparée par les écologistes et les agronomes, tandis que les sciences sociales sont déconsidérées et sous-représentées… Leurs critiques s’adressent donc aux deux modèles. Le développement durable de l’économiste est renommé sous-développement durable par Ivan Illich : « le sous-développement est la conséquence d’un développement continuel des aspirations matérielles, auquel on parvient par une promotion intensive des ventes » (6). Les anthropologues et sociologues ont dénoncé les nombreuses violations des droits de l’homme occasionnées par l’application de modèles stricts de protection de la nature, par exemple la création de parcs nationaux (7). D’autres critiquent même la gestion des milieux naturels par les naturalistes et prônent une gestion sociale de la nature en déclarant qu’il n’y a pas de relations homme-nature, mais seulement des relations entre les hommes à propos de la nature (8).

Quel sens reste-t-il au développement durable ? Voilà un concept qui en dépit de son pouvoir de fascination, ou plutôt à cause de lui, constitue un véritable coup de force. Si le concept a été accepté par (presque) tout le monde, la diversité des discours masque la pauvreté des actions de terrain, traduit la divergence des imaginaires et révèle des logiques souvent inconciliables. Le développement durable serait-il un de ces « signifiants flottants » dont parle Lévi-Strauss (9), un de ces concepts dont les nombreuses significations cachent un vide de sens ? A la limite, peu importe. Comme le dit Maurice Godelier : « ces représentations qui ne disent rien de vrai ou de faux sur le monde en disent beaucoup sur les hommes qui les pensent » (10). On parle alors de mythe, mais si seulement le développement pouvait en être un ! Ce ne serait pas une mauvaise chose si on considère le mythe comme une tentative d’effacement des paradoxes et de l’irrationnel qui cherche à en faire glisser le non-sens ou la souillure inévitable pour qu’ils ne soient plus discernables. Le défi des actions de terrain est justement d’arriver à dépasser les contradictions entre acteurs pour qu’un dialogue, une négociation puisse s’établir. Entre une théorie flottante et une pratique ballottée dans ses contradictions, entre l’imaginaire et le réel reste la dimension symbolique du développement durable. Son intérêt est de service d’objet médiateur. Il reste trop vide de réalité pour devenir un mythe fondateur.

Epilogue :

Voilà plus de 30 ans que les plans de la tour babélienne du développement durable sont à l’étude. Parmi de multiples trompe-l’œil, quelques travaux pionniers de fondations ont vu le jour. Pas besoin d’une intuition divine pour comprendre que la tour s’écroulera d’elle-même si les maçons ignorent le travail des charpentiers et qu’on manque toujours d’architectes.

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(1) D’après Latouche S. (2001), John Pessey de la Banque Mondiale recensait en 1989 (deux ans après la parution du rapport Brundtland) pas moins de 37 représentations différentes du concept de sustainable development, tandis que le chercheur François Hatem en aurait répertorié une soixantaine.

(2) KRUGMAN P. (1990), cité et applaudi par SAMUELSON P.A. et NORDHAUS W.D. (1998), p. 660.

(3) Exemple : les OGM permettent de lutter contre la faim dans le monde.

(4) Voir la caricature se voulant exemplaire citée par SAMUELSON P.A. et NORDHAUS W.D. (1998), pp. 329-330.

(5) C’est aussi bien le point de vue de l’écologue américain Carl JORDAN, « La conservation est une philosophie de la gestion de l’environnement qui n’entraîne ni son gaspillage, ni son épuisement, ni son extinction, ni celle des ressources et valeurs qu’il contient. » (in HEYWOOD V.,2000), que celui d’un membre de la tribu Bakalaharil au Bostwana : « to us, preservation means to use, but with care so that you can use again tomorrow and the following year » (in POSEY D.A., ed., 1999, pp 129-130)

(6) ILLICH I. (1969)

(7) COLCHESTER M. (1999)

(8) WEBER J. (2000)

(9) LÉVI-STRAUSS C. (1950), p. XLIX

(10) GODELIER M. (1996), p. 34.