Deux regards sur la Moldavie d'aujourd’hui…

Article publié le 29 juillet 2009
Article publié le 29 juillet 2009
Par Marie Krpata Pour mieux comprendre les enjeux des élections qui se tiennent en Moldavie le 29 juillet, Café Babel Strasbourg a rencontré deux citoyens moldaves afin de leur poser des questions sur leur pays après les élections du 5 avril dernier.
L’un après l’autre, Viorel Cibotaru, directeur moldave de l’Université Politique de Chisinau - invité de la 4e Université d’été du Conseil de l’Europe - et Vasile Lisnic, étudiant moldave en France ayant quitté son pays en 2004, ont répondu à nos questions. L’avis de deux personnes ayant la même nationalité mais issus de deux générations différentes, et vivant en Moldavie pour l’un, et à l’étranger pour l’autre, semblait pertinent aux yeux de Babel Strasbourg pour réaliser cette comparaison de propos.

Café Babel Strasbourg : Les manifestations des opposants ont fait le tour du monde. Cela nuit-il à la Moldavie ? Est-ce que cela apporte quelque chose à l’opposition ou au contraire lui porte préjudice ?

Viorel Cibotaru : Les événements d’avril sont divisés en trois moments. Le premier moment c’est quand des jeunes ont manifesté de manière organisée leur désespoir et leur volonté. Voilà une manifestation pacifique. Peu importe quels étaient les slogans, ces manifestations étaient uniquement l’usage du droit de s’exprimer. A mon avis, ces manifestations étaient à 100% en accord avec la morale et le cadre légal. Le second moment c’était quand un groupe de vandales, de provocateurs ont utilisé des moyens agressifs pour détruire le bâtiment de la présidence et le parlement. Actuellement il y a une étude de photographies pour enquêter sur qui sont les auteurs de ces émeutes et sur ce qu’ils ont fait exactement. Donc ce deuxième groupe est complètement séparé du premier groupe. Les actions de ce deuxième groupe ne sauraient être acceptées, elles étaient strictement illégales. Le troisième moment est le moment que je déplore le plus. Il s’agit de l’intervention de la police qui a eu lieu le 7 avril. C’était une réponse brutale au fait que le parlement avait été incendié. Dans la nuit du 7 au 8 avril des personnes ont été tuées, 300 personnes ont été arrêtées et les protestations se sont poursuivies. Ce troisième moment est totalement à l’encontre des principes du Conseil de l’Europe et des conventions internationales adoptées par la république de Moldavie. Les insurrections ont nui à l’opposition mais en même temps elle a été supportée par une partie considérable de moldaves. Dans un sondage, 30% des interrogés pensent que le gouvernement est responsable des insurrections, 30 autres pensent que c’est l’opposition qui est derrière ces actions. 12% pensent que ce sont des jeunes qui sont fautifs. Il reste 5% qui pensent que la Roumanie est à l’origine des insurrections, 3% que ce sont plutôt les Etats-Unis et 3 autres pourcents qui pensent que c’est la Russie... En ce moment, l’Union européenne enquête sur les abus à l’encontre de la démocratie et le respect des droits de l’Homme lors de ce triste épisode.

Vasile Lisnic : Le fait qu’on ait abouti à un tel point de désespoir populaire, d’indignation des gens, d’indignité du pouvoir en place ne devait pas rester sans effet. Le seul espoir de ce petit peuple était que l’Europe tourne ses yeux et adopte une position vigoureuse de blâme et d’appel musclé à la normalité de l’Etat de droit. Malheureusement, on a vite compris que tant que la Russie se positionne ouvertement aux coté d’un régime criminel, rien ne bougera sous le ciel de l’Est. Les manifestations n’ont pas nui, selon moi, à la Moldavie. Considérées en tant que telles, abstraction faite des actes de vandalisme qu’on a mis à la charge de l’opposition sans avoir véritablement apporté des preuves, les manifestations sont l’indice d’une jeune génération à la foi consciente et ambitieuse, chagrinée par les dérives du pouvoir néo-féodal du clan communiste. En tant qu’expression d’une génération engagée de jeunes hommes et femmes - n’admettant pas les clichés de la propagande gouvernementale - libre dans son esprit, mais prisonnière de son destin, les manifestations sont bénéfiques, voire salutaires. On sort de l’anonymat du cheptel électoral pour devenir des êtres politiques. Cela ne peut être que bénéfique pour la conscience populaire. Malheureusement, le pouvoir autoritaire en place n’a trouvé à répondre que par ce qu’elle est : la violence perdant toute légitimité. Car rappelons nous : la démocratie n’est pas simplement le pouvoir du peuple - à condition encore que sa volonté soit correctement représentée - c’est aussi éviter les dérives du pouvoir. Quant à l’opposition, je pense qu’elle a été dépassée par les manifestations, indiquant ainsi doublement son immaturité. D’une part, les rassemblements spontanés des jeunes gens étaient sans couleur politique, donc initiés et coordonnés sans le concours des partis de l’opposition. D’autre part, portés en icones de la lutte anti-communiste, les leaders de l’opposition démocratique n’ont pas su, sur le coup, être à la hauteur de leur mission et prendre les rênes des manifestations. Pour répondre donc, l’opposition politique n’est pas gagnante des conditions apparues au début avril en Moldavie.

Café Babel Strasbourg : Si Zinaida Greceanii devient président de la République à quoi peut-on s’attendre en Moldavie ? Va-t-il y avoir un changement ou une continuité par rapport à la présidence de Voronine ? Que sera l’avenir des journalistes, des ONG, associations ?

Viorel Cibotaru : Concernant Zinaida Greceanii, elle n’est pas membre du Parti Communiste. Elle est économiste, spécialiste de la finance. Je ne partage pas la critique de l’opposition à son égard. Je pense qu’elle a été critiquée parce que c’est une femme. Il y a énormément de misogynie qui joue dans l’argumentaire de l’opposition. Je pense que c’est quelqu’un de professionnel, qui travaille avec rigueur, mais une femme sympathique. Ses parents ont été déportés pendant l’époque soviétique donc elle ne peut supporter le Parti Communiste. Pour ce qui est du Parti Communiste, il sera obligé de faire des réformes. Il n’échappe pas aux pressions exercées par la Russie, les Etats-Unis et l’Ukraine. Il ne faut pas oublier qu’entre la Moldavie et la Roumanie les relations ne sont pas toujours faciles. La société est divisée. Je pense que ce qui importe maintenant, c’est un changement à travers l’évolution et non la révolution. Voronine n’est plus président à présent. Bien sûr, il peut supporter des hommes politiques, mais je pense que Zinaida Greceanii est aussi bonne que le serait tout autre. Elle a le plus grand soutien de la population, y compris non membre du Parti Communiste d’après les sondages et bien sûr, elle a le soutien de la présidence achevée. Je pense qu’outre cela, une femme président serait souhaitable. Il faut suivre les tendances.

Vasile Lisnic : Zinaida Greceanii n’a ni les qualités ni la formation pour devenir Président de la République. Voronine, qui est loin d’être un intellectuel ou un raffiné a, disons-le, du caractère. Or, Zinaida Greceanii n’en a pas. Sa carrière politique pleine d’échecs ne peut que se plier parfaitement au plan de Voronine de rester dans la politique et de tirer les ficelles encore longtemps.

Café Babel Strasbourg : Les Russes ont comparé les manifestations en Moldavie avec les manifestations de la Révolution orange ou des manifestations en Géorgie. Une telle comparaison vous semble t’elle pertinente ?

Viorel Cibotaru : Bien sûr, il y a beaucoup d’éléments de comparaison entre la Serbie, la Géorgie et l’Ukraine. Les révolutionnaires ont été soutenus par les institutions européennes et les organisations internationales. Je ne veux pas m’aventurer sur le sujet de ces révolutions. Je pense que le 29 juillet nous allons avoir l’occasion d’observer si le Parti Communiste gagne encore les élections et si elles vont avoir lieu de manière irréprochable et sans fraude. Il n’y aura pas de révolution après les élections du 29 juillet. La Moldavie appartient au cercle des pays occidentaux. Il n’y aura pas de révolution comme en Iran par exemple. Et les insurrections d’avril n’étaient pas une révolution non plus. Si des protestations devaient avoir lieu en juillet, il s’agira de protestations concernant des préoccupations sociales car la Moldavie est affectée par une crise financière de grande ampleur.

Vasile Lisnic : Les russes ne peuvent pas, malheureusement, se débarrasser du cliché selon lequel ils auraient un quelconque droit sur les pays voisins. Que les autorités russes aient pris partie pour un régime criminel en accusant d’implication des Etats tiers ne fait que rappeler le blason impérialiste de la Russie. Il suffit de voir les déclarations du ministre Lavrov et du président Medvedev. Ce n’est donc pas à la Russie de lancer des comparaisons gratuites avec la situation dans d’autres pays et de pervertir le sens d’un mouvement spontané de contestation contre les fraudes électorales.

Café Babel Strasbourg : Les élections et les manifestations en Moldavie auront-elles un impact sur le partenariat oriental lancé par l’Union européenne ? Quel est l’espoir de la Moldavie à travers ce partenariat ?

Viorel Cibotaru : Le partenariat oriental est un peu décevant pour le gouvernement. En effet, ce dernier craint de s’attirer les foudres de la Russie. Par contre, il récolte une approbation à 100% de l’opposition même s’il y a des critiques par-ci par-là. Comparé à la procédure d’admission à l’Union européenne, ce partenariat au sein de la politique européenne de voisinage est plus souple. L’Union européenne nous aide et nous soutient si nous faisons des efforts. C’est moins formel que la compatibilité avec les critères de Copenhague.

Vasile Lisnic : Non, je ne le crois pas. D’une part, l’UE est peu intéressée par ce partenariat, si ce n’est pour des raisons de sécurité aux frontières externes. D’autre part, le pouvoir en place en Moldavie est suffisamment cynique pour y voir autre chose qu’une nouvelle occasion de solennités vidées de sens. De plus, l’opportunisme de Voronine le pousse même à critiquer ce partenariat comme étant un cordon sanitaire contre l’ « ami » russe. Le partenariat est mort-né, du moins pour la Moldavie. Pourtant, l’espoir des gens dans un avenir plus serein porte un nom : l’Europe.

Café Babel Strasbourg remercie Viorel Cibotaru et Vasile Lisnic de lui avoir accordé ces entrevues.

(Crédit photo : Microphone par ganatronic (flickr))