Deux Espagnoles en Allemagne ou le syndrome de l'« immigré gênant »

Article publié le 4 février 2015
Article publié le 4 février 2015

Près de 4 000 Espagnols ont pris la direction de l'Allemagne au cours du premier semestre de 2014 (chiffres INE). Deux ans plus tôt, Sara  et Ainara s'envolaient pour Düsseldorf alors même que l'arrivée d'étrangers européens explosait outre-Rhin. Elles sont ainsi devenues des immigrées pour l'Allemagne, à l'image de ceux qui, jusqu'à il y a peu, gênaient l'Espagne.

Fin octobre 2012, Sara Cruz et Ainara Lázaro ont pris un aller simple en direction de Düsseldorf au départ de Bilbao. Sara, motivée par l'émigration de sa famille vers l'Allemagne, a convaincu Ainara - qui n'arrivait pas à trouver de travail en Espagne - de commencer une nouvelle vie loin de chez elles. « La situation familiale de chacune nous a influencées, mais nous sommes surtout parties parce que nous n'avions pas de travail », rappelle Sara.

S'il y a une sensation qu'elles évoquent plus fermement par rapport au moment où elles ont atterri dans la capitale de la Rhénanie du Nord, c'est l'incertitude. En plus de la nervosité face à cette terre inconnue, leur principal souci était d'affronter une langue complètement différente de la leur (leurs langues maternelles sont pour toutes les deux le castillan et le basque). Aucune ne savait que, quelques mois plus tard, elles surmonteraient cette barrière avec l'aide de beaucoup d'autres Espagnols qui atterriraient en Allemagne en même temps qu'elles et pour les mêmes raisons. « Nous avons demandé des aides de l'État, commencé à travailler et à suivre des cours de formation », dit Ainara, en faisant allusion au fait que, dans une situation comme la sienne, l'important est de ne pas rester les bras croisés.

L'« autre » et moi

La population diminue en Espagne parce que les gens partent. Ceux qui se voient contraints à l'éxil pour tenter un futur plus prospère dans un autre pays sont de plus en plus nombreux. C'est en tout cas le constat du dernier rapport publié par l'INE (Institut National de la Statistique en Espagne) qui déclarait une baisse de plus de 48 000 personnes en Espagne sur la première moitié de l'année 2014.

C'est ainsi que, petit à petit, certains Espagnols sont devenus à leur tour immigrés, suivant la voie de ceux qui, jusqu'à il y a peu, étaient perçus comme « dérangeants » en Espagne. Selon l'étude de Actitudes Hacia la Inmigración (Attitudes envers l'immigration) publiée en 2012, 38 % des sondés jugent le nombre d'immigrés en Espagne « excessif ». « Il y a beaucoup de choses que tu penses sur eux. Jusqu'à ce que tu te retrouves dans la même situation, tu ne peux pas imaginer t'être trompé », s'excuse Sara en reconnaissant s'être identifiée à certains préjugés à l'égard des immigrés lorsqu'elle vivait en Espagne. « J'étais une grande-gueule », admet-elle. Elle ajoute qu'« on ne se rend pas vraiment compte de la manière dont on traite l'étranger » dans un pays, jusqu'à ce que l'on ait à y vivre. De fait, Sara comme Ainara mettent le doigt sur la représentation, parfois biaisée, de celui « qui vient d'ailleurs pour prendre notre travail ». Les deux jeunes expats affirment que la région où elles vivent est « peu empathique envers les immigrés », allant même parfois jusqu'à dire qu'elle la trouve « difficile ». Elles ont encore du mal à s'identifier comme comme immigrées même si elles sont conscientes d'en faire partie.

Des débuts difficiles quand on n'est « pas d'ici »

Elles se souviennent de leurs débuts dans le pays comme de quelque chose de « terrible ». « Si tu es étranger, on te refuse tout : tu as même des problèmes pour demander les prestations sociales imposées par la loi, amplifie Sara. « Même en étant Européens, on a besoin d'un permis de libre circulation pour vivre ici », ajoute-t-elle en référence à une loi pourtant abrogée par le Parlement européen. Leur situation deviendra si critique qu'elles recoureront à la justice.

Dans la vie active, les deux filles connaîtront également des débuts difficiles. « On a commencé par faire les boulots dont personne ne voulait », raconte Ainara. Aujourd'hui encore, elles ont du mal à s'entendre avec le l'Allemand type. « Ils ne comprennent pas nos préoccupations, dit Sara. Leurs voyages en Espagne se résument aux vacances, dans des hôtels et des lieux déterminés, où la crise n'est pas autant visible qu'ailleurs. »

S'il fallait retenir un point positif dans cette expatriation, ce serait les amitiés forgées, plus variées. Elles ont maintenant un groupe d'amis composé de Turcs et de Russes, en passant par des Colombiens, des Grecs et des Arabes. « Je ne vais pas jusqu'en Allemagne pour ne me retrouver qu'avec des Espagnols », affirme Ainara. La discrimination par la couleur de peau, assurent-elles, n'est pas aussi manifeste que dans d'autres pays, même si elles reconnaissent qu'elle existe.

Par ailleurs, elles perçoivent une certaine injustice parmi les groupes d'immigrés. Par exemple, « les aides au chômage que nous recevons de l'État sont beaucoup plus accessibles pour les Turcs (une des principales communautés en Allemagne, ndlr) », se plaint Ainara. « Eux, peuvent faire figurer leur famille sur leur carte de sécu, chose que les Français ou les Espagnols ne peuvent pas faire », ajoute Sara.

L'Espagne, malgré tout

Ainara et Sara ont entrepris ensemble une aventure à l'aveugle qu'elles souhaitent achever dans leur foyer d'origine. Leur parcours a donc peu de choses à voir avec ce « mélange d'Indiana Jones et de Willy Fog (personnage du dessin animé nippo-espagnol Le Tour du monde en quatre-vingts jours, ndlr) » - en référence au terme d'« aventuriers » que la ministre de l'emploi Fátima Bañez avait utilisé en 2012 pour caractériser les jeunes qui partent. L'expatriation des jeunes espagnols a plutôt pour objectif de leur donner la possibilité de mener une vie indépendante. « Moi, je ne vois toujours pas d'issue », avance Ainara, pessimiste. Sara, par contre, évoque le possible changement de gouvernement comme voie de sortie. Selon elle, l'élection, de plus en plus plausible, de Podemos aux prochaines élections législative de novembre pourrait se traduire par une amélioration politique et sociale du pays.  « Je crois que Podemos devrait gagner, plaisante Sara. Qu'ils fassent partir le Parti Populaire et que le pays se tire un peu d'affaire ». 

Podemos ou pas, une chose est sûre : elles rentreront en Espagne. Elles voient cela avec la même clarté que lorsqu'elles ont assumé, le 25 octobre 2012, de prendre un avion sans billet retour. Cela fera trois ans qu'elles cheminent comme immigrées en Allemagne et elles reconnaissent que, malgré tout, leur séjour en terres germaniques leur a beaucoup apporté. Les deux Espagnoles repartiront un jour chez elles avec un bagage que tout le monde ne pourra pas se vanter d'avoir. L'aventure d'Ainara et de Sara n'est qu'une histoire de plus parmi les quelques 4 000 dernières émigrations d'Espagnols vers l'Allemagne, chiffrées par l'INE au premier semestre de 2014. Finalement, le plus important, c'est qu'ils reviennent.