Deux Anglaises à Paris entre romans et Roumanie

Article publié le 2 février 2010
Article publié le 2 février 2010
Vivienne Vermes travaille sur une autobiographie, tandis que Denise Larking-Coste s’apprête à publier une nouvelle en français : ces deux écrivains sont membres d’un groupe d’auteurs intitulé « Babel ». Elles discutent de littérature et confrontent leurs expériences en Roumanie où elles animent des ateliers d'écriture.

Vivienne Vermes est un écrivain anglais mais aussi actrice. Elle habite à Paris depuis trente ans. Elle a publié dix œuvres non-romanesques, parmi lesquelles Voie Express (Editions Nathan) et trois recueils de poésies : Sand Woman (chez Rebus), Métamorphose et Passages (chez l’Harmattan). Elle a reçu le Piccadilly Poets’ Award et a gagné le concours du meilleur début de roman du Mail on Sunday. Elle a aussi enregistré sa poésie sur CD, When the world stops spinning. Elle vient de finir son premier roman, the Barefoot Road, qui se déroule en Transylvanie. Elle a dirigé des ateliers d’écriture créative en France, en Grèce, en Angleterre et en Roumanie – à Sibiu et à Brasov. Elle a aussi coproduit un film pour Canal Plus à propos de la vie de son père, intitulé January 1940 : The Narrow Gate of Miklos Vermes.

Denise Larking-Coste est née en Ecosse et elle aussi, habite à Paris depuis 30 ans. Elle a publié un recueil de nouvelles en anglais, Petits contes pour l'hiver, qui a été traduit par Michel Lederer, traducteur de renom, et éditée en France au Editions Le Reflet. Ces histoires y ont été très bien reçues. L’auteur a même été interviewée lors de la très populaire émission Télématin sur France 2. Ses écrits ont également été publiés dans Frank, le journal littéraire international. Elle vient de finir un roman et travail sur son premier volume de poésie, ainsi que sur une nouvelle en français. Avant de se dévouer à la fiction, elle était écrivain de texte technique et modérateur de conférence international. Elle est une Fellow of the Royal Society of the Arts, en Angleterre.

Cela fait à peu près trente ans que vous habitez à Paris. Est-ce que l’environnement français est favorable aux écrivains étrangers ?

VV : J’habite ici depuis 1977. J’étais venue pour un long week-end. Quand je suis arrivée la première fois à l’âge de 19 ans, je me suis endormie sur un canapé de Shakespeare & Company, la fameuse librairie de la rive gauche, en face de Notre-Dame, et j’ai raté mon bateau-train pour Londres. J’ai fini par passer tout l’été ici, en dormant dans un tout petit lit plein de puces au premier étage. J’ai traversé la Seine à la nage sur un pari, et j’avais l’honneur suspect d’être « l’historienne de la librairie » (pas rémunéré !). C’est là que j’ai rencontré et interviewé des auteurs comme Ferlinghetti, Allen Ginsberg, Ted Joans, James Bladwin et bien d’autres. Je ne voulais pas du tout retourner dans cette Angleterre toute grise qui allait devenir celle de Thatcher. L’environnement français est très favorable pour écrire en anglais. Et ceci pour bien de mauvaises raisons. J’étais très intégrée : j’avais un compagnon français, je travaillais pour une maison d’édition française, j’avais principalement des amis français. Maintenant (et j’ai un peu honte de l’avouer), je me suis beaucoup rapprochée de la culture britannique. Je retourne à Londres au moins une fois par mois et les librairies, les journaux, même la télévision de ma culture d’origine m’enthousiasment. A Paris, il est beaucoup plus facile de se déconnecter, et de passer des journées entières dans son propre univers.

DLC : Si vous écrivez en anglais, vous êtes obligés d’envoyer votre travail sur le marché anglo-saxon pour être publié, à moins que ce ne soit une œuvre bilingue. Samuel Beckett a trouvé un marché en France parce qu’il écrivait en anglais et en français. Le marché français est très ouvert aux traductions et aux écrivains étrangers- et en particulier aux écrivains anglais et américains. Tandis que le marché anglais est très hermétique pour les écrivains français : très peu y sont traduits.

Vous êtes toutes les deux allées en Roumanie récemment. Comment est-ce de travailler avec de jeunes étudiants ?

VV : J’ai enseigné l’écriture créative trois fois à Sibiu et l’improvisation théâtrale à Brasov. Les étudiants sont la raison pour laquelle je continue d’y retourner. Leur niveau linguistique est excellent. Ils ont un accès si rapide à une imagination magnifique. Leur écriture est souvent très originale et surprenante d’honnêteté. Il y a une avidité très rafraichissante, je m’y immerge avec joie, en espérant qu’un peu de cette ferveur m’influence (et cela arrive).

DLC : J’ai été impressionnée par leur grande maitrise de l’anglais autant à l’écrit qu’à l’orale.

Quelle impression avez-vous eu de la Roumanie alors qu’elle est membre de l'UE depuis trois ans ?

VV : Les Roumains auxquels j’ai parlés à Sibiu étaient trop intelligents pour se laisser berner par un rêve de prospérité qui les attendrait à l’Ouest. La récession est désormais bien installée à travers l’Europe : ils craignent qu’aves des emplois de plus en plus rares et une vie de plus en plus difficile à l’Ouest aussi, les gens perçoivent les étrangers comme une menace pour leur travail et que des attitudes racistes deviennent fréquentes. Comme mes parents sont hongrois et irlandais, que j’ai été élevée en Angleterre et que j’habite en France, j’incarne à moi seule le mélange des cultures. Comme ils disent en français, « une belle salade ».

DLC : L’UE soutient la Roumanie dans cette période toujours actuelle de transition entre le socialisme et un nouveau régime. Le pays doit suivre des recommandations économiques et politiques qui lui permettent de faire partie de l’union. Ce qui demande une certaine transparence.

A quoi vous attendez-vous lors d’une prochaine visite en Roumanie ?

VV : J’ai un peu peur de réaliser que la fraîcheur dont j’ai fait l’expérience chez les étudiants, soit remplacée par une attitude plus européenne de l’Ouest, dans l’éducation par exemple où les étudiants sont beaucoup plus blasés. Cela a aussi à avoir avec la communauté, la tradition, la famille, ce que je trouve sérieusement effrité en Angleterre et quelque peu en France. Ce que j’aimerais vraiment ne pas voir changer est la beauté des villages et des maisons dans les Maramures.

DLC : J’aimerais pouvoir discuter en profondeur du développent du pays sur les vingt dernières années. J’adorerais passer une nuit à l’Hôtel Ingilterra à Biertan. A quoi ressemble réellement la vie là-bas ? J’ai été très intéressée de voir les villages que nous avons traversés, les maisons peintes de façon si jolie juxtaposées à une autre réalité, celle de la pauvreté.

Avez-vous des conseils pour de futurs écrivains ?

VV : Surmontez les voix intérieures qui disent « Je ne suis pas assez bon », « Je ne trouve jamais le temps », « Je ne vais jamais être publié, à quoi bon ? » Imaginez une énorme armoire, mettez y toutes ces voies négatives et écrivez. Quand vous y pensez, quel processus magique : un stylo, un morceau de papier. Peut-on voyager plus léger ?

DLC : Ecrivez un petit peu chaque jour. Si vous n’avez pas une idée précise, n’hésitez pas, ne réfléchissez pas, écrivez tout ce qui vous passe par la tête : vous serez surpris à quel point les choses peuvent démarrer à partir d’une petite image, d’une petite idée, et si ce n’est pas le cas, ce n’est pas grave. Chaque mot a son propre poids, trouvera sa place, un jour. Et lisez, lisez, lisez !

Des conseils de lecture pour 2010 ?

VV : Moonlight in Odessa de Janet Skeslien. Le Leviathan de John Hoare, gagnant du prix Samuel Johnson 2009 pour son œuvre non-romanesque. J’attends un autre livre d’Anne Michaels (Fugitive Pieces). Si Ian McEwan peut sortir quelque chose d’aussi bon qu’On Chesil Beach, je serais prenante.

DLC : Brooklyn de Colm Toibin, Wolf Hall de Hilary Mantel, Too Much Happiness d’Alice Munro (Nouvelles), One D.O.A. et One on the way de Mary Robinson et Summertime de JM Coetzee.