Des kilomètres de vie à travers la musique et les voyages de Sandro Joyeux

Article publié le 1 novembre 2014
Article publié le 1 novembre 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

France, Italie, Europe, Afrique : des milliers de kilomètres parcourus et une guitare pour seul compagnon de route. Pour Sandro les histoires sont la matière dans laquelle puiser, la musique l'unique moyen possible, le voyage une nécessité.

Dans le studio de Grumo Nevano, dans la province de NaplesSandro Joyeux est aux prises avec l'enregistrement de son nouvel album. Il suffit d'observer sa guitare pour commencer à se faire une idée de la musique qu'il joue et des histoires qu'il porte. «Voila, c'est Sandro», débute le producteur Mauro Romano, en indiquant le bois fissuré et fendu de la caisse de résonance. La guitare de Sandro n'est autre qu'un carnet de voyage qui débute dans son pays d'origine, la France, arrive en Italie et enfin part à la découverte de l'Afrique. Durant son voyage tout change : de lui-même aux personnes qui l'entourent, de son mode de vie à sa manière de faire de la musique. C'est en Afrique, en particulier, que Sandro apprend la technique percussive par laquelle son son se distingue, mais, si cela se comprend distinctement par sa guitare cabossée, le reste de ses anecdotes et ses aventures est laissé à l'imagination de ceux qui le regardent et l'écoutent.  

«La première fois que j'ai vu Naples je suis arrivé directement chez la police ferroviaire, je venais en train de Rome et ils m'ont attrapés sans billet. J'ai passé des soirées entières à jouer sur la Place San Domenico, j'ai participé à l'occupation de l'Université et j'ai dormi chez des clandestions algériens en province. Ça a été très improbable, comme seule Naples sait l'être». À Naples il croise le chemin de nombreux musiciens et c'est justement là qu'il se retrouve à enregistrer son premier disque.

Alexandre Joyeux Paganini, né à Paris en 1978 d'une mère française et d'un père italien, abandonne rapidement ses études, soutenu par sa passion pour la musique et la vie de rue. Il vagabonde entre Paris et Florence, où il trouve son père, et vit ses premières expériences musicales. Tout commence avec le reggae: «Mon premier groupe était un groupe de reggae. Nous étions de jeunes garçons, nous nous retrouvions dans un sous-sol pour répéter puis nous jouions dans des bars». Mais le véritable tournant arrive avec l'Afrique.

«L’Afrique m'a changé la vie». Dans un premier temps le voyage au Marocco le met en contact avec la musique de la confrérie islamique des gnawa, caractérisée par le cours hypnotique typique des cérémonies spirituelles. Un peu d'argent mis de côté, il part pour le Mali. Là bas, il est hébergé par un musicien local qui l'inclut dans son groupe, constitué de «jeunes qui survivent avec la musique». «Nous avons fait 15 concerts de quatre heures chacun en un mois. Là bas, le revenu d'un musicien est entre 7 et 10 euros par concert, mais ça me suffisait ainsi». En Afrique, Sandro apprend à jouer comme les musiciens du coin, les chants traditionnels et les proverbes populaires, il se débrouille avec les dialectes arabes et enfin il réalise son rêve : rencontrer le musicien malien Boubacar Traoré, dont il devient l'élève.

Produit en 2012 par le label discographique Mr.Few de Giuliano Miniati et Mauro Romano, le premier album de Sandro est, de fait, un sincère hommage à l'Afrique, à la variété et à l'intégrité de ses traditions. Un disque itinérant, comme l'artiste lui-même, enregistré entre Naples, Lille et Rome, qui compte sur la contribution originale de 13 musiciens provenant de différents pays et formations musicales. Voyage et musique glissent ici sur deux voies parallèles, l'un étroitement lié à l'autre. Les proverbes du Mali, les chants populaires du Sénégal et du Congo s'alternent, pour laisser place à des morceaux composés par Sandro lui-même. Parmi ceux-ci, Kingston, single dans lequel le rythme reggae se conclut par un pincement, est l'emblème d'une hérédité musicale capable de transcender les frontières géographiques, linguistiques et culturelles.

« La musique est comme un arbre avec un tronc commun. Le chant des ménestrels médiévaux est profondément similaire à la musique traditionnelle africaine jouée avec la kora. On peut dire que les choses se ressemblent à l'origine, même si ensuite elles prennent des branches différentes ».

Après l'Afrique le voyage se poursuit en Europe, où Sandro continue de collaborer avec les musiciens africains. En 2012 la musique acquiert une nouvelle conscience : invité à jouer au Gran Ghetto de Rignano Garganico dans la province de Foggia, Sandro découvre la dure réalité des travailleurs agricoles immigrés en Italie. «Le Gran Ghetto est un village africain au milieu de nulle part, fait de chapiteaux, de baraques, et de boucheries à ciel ouvert, où il n'y a aucun contrôle ou assistance de la part de l’état. Les deux mille travailleurs agricoles qui y habitent travaillent toute la journée et vivent dans des conditions inhumaines». C'est comme ça que l’AntischiaviTour prend forme: un moyen «de récompenser les africains pour ce que j'ai reçu de l'Afrique», en utilisant la musique pour unir et réchauffer les réalités précaires des champs et des ghettos, où se rassemblent les travailleurs agricoles saisonniers immigrés sur le territoire italien.

La thématique de l'AntischiaviTour, qui s'étend du mythe colonial jusqu'aux problématiques liées à l'immigration, constitue le fil conducteur du nouvel album. La musique met ici à profit les expériences et les histoires humaines recueillies tout au long du chemin pour aborder des thèmes profondément sociaux et politiques, étant donnée l'importance actuellement accordée au débat sur la réglementation des flux migratoires en Méditerranée. Elmando, single inspiré d'une histoire vraie, dont la sortie, prévue pour 2015, sera accompagnée d'une vidéo d'animation de Anton Octavian, récemment présentée en concours à quatre festivals du film internationaux.

Sandro est à peine rentré du Maroc, entre deux questions il pince les cordes de sa guitare, fume une cigarette et raconte ses derniers voyages : mille kilomètres parcourus en dix jours, des millions de peaux de mouton sacrifiées à l'occasion de la "fête du mouton", un ami français retrouvé après douze ans et une moto assurée à travers un rite chamanique («Après trois jours j'avais déjà crevé»). Il sort une paire de qaraqib, les « parents marocains des castagnettes », et les montre à la dame sur le balcon : «Caterì ! Ça te plaît?». S'il est vrai que le voyage comprend aussi la solitude, les distances, les adieux et les déracinements, c'est sûrement des "nouveaux débuts" que la musique de Sandro tire sa sève vitale.