Des JO tout flamme, tout feux…

Article publié le 30 mars 2008
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Article publié le 30 mars 2008
En ce 30 mars 2008, la flamme olympique allumée il y a une semaine a fait le tour de son pays “natal” avant de parcourir la distance qui la portera à Pékin pour l’ouverture des JO autour desquels enfle la critique. Pour la Grèce, cet événement est aussi lié à l’”incident” survenu lors de la cérémonie, et au souvenir tragique des incendies de l’été 2007.
La presse hellénique se fait l’écho des réactions à ces éléments, et, comme nous sommes en terre héllène, patrie du théâtre, nous en rendrons compte par une chronique en trois actes.

Premier acte: la préparation de la cérémonie. Un article d’Eleftherotypia (voir article), écrit vraisemblablement avant le déroulement de la cérémonie de l’allumage de la flamme qui a été organisée, comme toujours depuis la renaissance des JO, sur le site de l’ancienne Olympie, fait état des “mesures de sécurités draconiennes par peur des Tibétains” dont on pensait qu’ils allaient profiter de l’événement pour tenter d’exprimer leurs revendications face au pouvoir chinois. On apprend aussi que le déroulement de la cérémonie a été avancé d’une heure “par crainte de la pluie” annoncée par les prévisions météorologiques et qui aurait empêché la naissance de la flamme par les rayons du soleil. En attendant, lors d’une visite au musée organisée avant la cérémonie, le ministre de la culture grec, monsieur Liapis, s’est adressé à la représentation chinoise en des termes tout à fait consensuels et diplomatiques: “La Grèce transmet la flamme sacrée à la représentation chinoise, au cours d’une sobre cérémonie, comme cela convient à l’idéal olympique. La flamme unit les peuples et les cultures. (…) La plus ancienne civilisation occidentale transmet symboliquement les idéaux olympiques à la plus ancienne civilisation orientale. (…) Je dois vous dire que les relations entre la Grèce et la Chine sont au mieux ces dernières années dans tous les domaines.” Enfin, il était prévu que soient remerciés au cours d’une dernière étape les mécènes et les volontaires qui ont participé à la réhabilitation de l’environnement naturel du site, ravagé par les terribles incendies qui ont eu lieu l’été dernier. Le ministre de la culture prend soin d’évaluer le reboisement du site comme une “tentative, dans les limites des possibilités humaines, pour limiter les destructions. On ne peut pas, du jour au lendemain, reconstituer une forêt brûlée”. Sage précaution de ne pas surévaluer ces résultats. Au programme, donc, on avait: des relations diplomatiques au beau fixe avec le pays qui accueille les JO cet été, et le spectacle d’une nature presque rendue à sa beauté originelle, un mont Kronion tout vert de ses nouvelles pousses… La seule crainte sérieuse, alors, venait de la pluie capricieuse du printemps méditerranéen. Oui, mais.

Deuxième acte: le déroulement: Dans le journal Kathimerini (voir article), on trouve une description très austère de ce déroulement, mentionnant en introduction l’intervention de “trois journalistes français qui ont brandi des drapeaux noirs en témoignage de l’occupation du Thibet”. Cela dit, la journaliste note que “cet incident n’a pas assombri l’éclat de cette cérémonie”, et de continuer sa description précise et factuelle des différentes étapes de la journée, qui comprend aussi les différentes arrestations d’autres personnes ayant manifesté d’une façon ou d’une autre leur soutien à la cause tibétaine en tentant, par exemple, de bloquer le passage du porteur de la flamme. De façon générale, la presse revient assez peu sur l’événement en lui-même. D’autres sujets préoccupent les journalistes grecs.

Troisième acte: les réactions: C’est ici que les articles deviennent polémiques, et les déclencheurs de ces attaques sont multiples, mais liés.

L’aspect politique, bien sûr, apparaît comme important à travers ces réactions. Le président de la chaîne de télévision publique grecque ERT a d’emblée annoncé à un journaliste du Guardian qui l’interrogeait sur ce sujet que l’interruption de la retransmission de la cérémonie en attendant que les ‘activistes’ français soient mis hors d’état d’agir n’était pas à considérer comme une censure délibérée de la part de la chaîne (voir article dans ''Ethnos''). Un membre grec du Comité olympique considère, lui, que l’action de ces ‘activistes’ est “honteuse”. C’est au tour alors de Philippos Syrigou de s’insurger dans l’édition du 26 mars d’Eleftherotypia (voir article) contre ces deux assertions. Partant du constat amer que le comité olympique a attribué ces Jeux à la Chine “en fermant les yeux, comme d’habitude, sur le manque de démocratie dans ce pays et n’ayant en vue que leur succès économique”, il s’interroge sur la légitimité de l’acte de Robert Ménard. Pour la prouver, il rappelle à quel point les Jeux Olympiques ont été l’occasion de manifestations politiques. De 1936 en Allemagne, à 1988 en Corée (quand le pays en profita pour “laver le visage de son régime diactatorial”), en passant par Mexico en 1968, il dénonce la façon dont les JO permettent à des régimes autoritaires de développer une publicité hypocrite sur leur nature réelle. Il montre encore comment, sur la scène olympique, se sont exprimés les grands antagonismes du monde (Moscou 1980 contre Los Angeles en 1984). Il rappelle aussi comment certaines causes (celle des Noirs-Américains en 1968, celle des Palestiniens en 1972 ou encore la lutte contre l’apartheid par les pays d’Afrique à partir de 1976) ont été présentes dans le cadre des JO. Et de conclure que tous ces exemples ajoutés à l’action de Reporters sans frontières lundi dernier “confirment simplement que les Jeux Olympiques sont, entre autres, le plus grand théâtre mondial pour les manifestations politiques”, puisqu’ils permettent à “toute voix de se faire entendre jusqu’aux confins du monde”. Dès lors, ce qu’il considère comme une forme de “censure” d’un témoignage de ce qui se passe au Tibet devient pour lui inacceptable. Le gouvernement regrette que le mécanisme de sécurité préventive n’ait pas fonctionné efficacement? Certes, les journalistes activistes ont ridiculisé les forces de sécurité grecques, mais “il s’agit du même gouvernement qui n’a pas su éviter la crémation complète de la beauté naturelle qui formait l’environnement de l’ancienne Olympie jusqu’à il y a quelques mois. Pourquoi (…) ces incapables avaient-ils pour volonté d’empêcher des activistes qui, contrairement au feu, voulaient mener à bien une action juste?”

Revoici donc le spectre des incendies de l’été 2007, qui ont ravagé le Péloponnèse, la région où se situe Olympie. Dans Ta Nea (voir article), on rappelle que les autorités avaient à l’époque dramatiquement sous-estimé la situation: “Quelques arbres ont brûlé” affirmait l’ex-ministre de la culture alors en poste. En réalité des milliers d’arbres ont disparu, et des dizaines de personnes sont mortes. Mais, en vue de la cérémonie d’allumage de la flamme, les responsables de l’environnement ont été sommés de planter et d’arroser de façon intensive ces derniers temps, avec cependant, souligne la journaliste (dans cet article intitulé, de façon peu amène: “Un reboisement express pour la télé”), des mois de retard. Le coordinateur des travaux affirme que la volonté des politiques était clairement de présenter un site verdoyant pour cette cérémonie ce qui explique que les lieux qui ont été les plus soignés ont été le monument à Pierre de Coubertin, et les abords de la route suivie par les porteurs de la flamme. Mais pour les hommes de terrain, il manque encore du temps pour que le site dans son ensemble retrouve une belle allure. Or, conclut l’article, que va-t-il advenir maintenant que la cérémonie est passée, quand on sait que la somme allouée à ces travaux n’a pas encore été créditée? Même dans l’article de Kathimerini si sobre et descriptif que nous avons cité au début, la journaliste ne manque pas de constater que la foule des habitants venue assister à la cérémonie d’allumage de la flamme est “préoccupée par l’image du reboisement”.

Politique et environnement sont aussi au centre de la position de Pantelis Boukala (voir article), très polémique, qui se traduit dans des lignes clairement ironiques aussi bien contre ceux qui transmettent la flamme olympique que contre ceux qui la reçoivent. Si les critiques à l’égard de Pékin sont virulentes, elles rejoignent ce qu’on peut lire et entendre ailleurs dans le monde. Plus originale en revanche est cette vision noire du pays qui a vu naître les Jeux: “Nous, qui sommes des gardiens si bien organisés et qui respectons si profondément un héritage qui concerne l’humanité entière, au point d’avoir exposé l’ancienne Olympie, le mont Kronion, le musée, à un si grand danger (celui des incendies)”, “nous qui ne pouvons pas même organiser une finale de coupe nationale de basket sans remplir le stade d’innombrables policiers pour qu’ils surveillent les quelques supporters auxquels sera autorisée l’entrée”, nous interdisons, finit-il par dire “l’accès à l’ancienne Olympie à des activistes tibétains parce qu’il y a ‘un risque d’incendie’ (!) et parce que “les Jeux Olympiques n’ont rien à voir avec la politique” (deux arguments avancés par les autorités) !

Si les incendies de l’été dernier prennent une aussi grande place dans les journaux cette semaine, c’est aussi parce que les collines grecques sont de nouveau menacées par des langues de feu. Mardi, Eleftheros Typos (voir article) nous rapportait que l’île de Skopelos est la proie de flammes d’autant plus agressives que des vents violents les nourrissent. Or, apprend-on dans Ta Nea (voir article), la situation dans laquelle se trouve la Grèce sur le front des incendies est la même que l’an passé à la même époque, au moment où le premier ministre Costas Karamanlis affirmait en confiance que toutes les mesures avaient été prises pour lutter contre les feux de l’été alors que quelques mois plus tard, l’impuissance des forces de secours aboutissait à une catastrophe humaine et écologique. “Sur les 4500 pompiers dont a besoin la force des soldats du feu, le gouvernement a annoncé qu’il en embaucherait 1300. Mais ce qu’on peut prévoir c’est que ces nouvelles recrues ne seront disponibles qu’à l’automne, après l’obtention de leur diplôme, et donc après les périodes cruciales. En ce qui concerne les 5500 pompiers saisonniers, le gouvernement s’est engagé à les embaucher à partir du 1er avril. Or, la date approche et il n’y a encore aucune somme correspondante prévue dans le budget de l’Etat.” De fait, d’après cet article, le bilan des incendies déjà déclarés cet hiver forme un triste record.

Finissons sur une petite touche humoristique, malgré les sombres prédictions qui menacent la végétation grecque: une caricature d'Andréas Petroulakis parue dans Kathimerini (voir dessin), nous fait découvrir des pompiers italiens sur le qui-vive, regardant avec angoisse les côtes de l’Hellade, voisine par-delà les mers: “Pourquoi sommes-nous en alerte, Antonio?” demande l’un. “Parce que les Grecs allument la flamme à Olympie”, répond son collègue.