Des immigrants sans avenir aux Canaries

Article publié le 23 juin 2008
Article publié le 23 juin 2008

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Depuis le printemps, l'immigration africaine vers les îles Canaries a repris de plus belle. La Croix Rouge avait déjà recueilli 2 400 réfugiés en mai dernier. La plupart sont renvoyés dans leur pays ou enfermés dans des centres de rétentions pleins à craquer.

Dans une barque de pêcheur africaine longue de 25 mètres, près de 130 personnes sont entassées. La traversée coûte entre 300 et 600 euros, un prix exorbitant pour des voyageurs pauvres qui risquent probablement d'être rapatriés chez eux, même avec un sandwich en guise d'adieu et un « cadeau » de 120 euros de la part de l'Espagne. La traversée de la Mauritanie aux îles Canaries dure cinq jours. Partez du Sénégal ou de la Guinée-Bissau et ce sera plutôt quinze jours sur les vagues, avec le vent, le mal de mer et le soleil brûlant. Quand ils ne meurent pas en route, les immigrants arrivent en hypothermie, couverts de brûlures et de lésions.

Un torrent de victimes sur l'Espagne

Photo, Oriol Llado

La première embarcation africaine s’est échouée à Fuerteventura, en 1994. Onze ans plus tard, la saison 2006 a battu tous les records avec 30 000 personnes arrivées aux Canaries par la mer. Les trafiquants d'êtres humains continuent d'agir au nez et à la barbe des gardes-côtes. Les barques sont blanches si elles proviennent de Mauritanie, de couleur si elles proviennent du Sénégal. Aucune n'est équipée ni suffisamment approvisionnée. « Beaucoup de passagers boivent l'eau de mer durant la traversée. Ils ignorent que c'est pire que de ne rien boire », raconte Austin Taylor, membre de l'ERIE (groupe d'intervention d'urgence) de la Croix Rouge. Sa voix tremble d'émotion en évoquant les récents immigrants. Après leur avoir donné à boire, ils l’ont remercié mille fois.

« Il y a moins de morts en haute mer et moins de profits pour la mafia du trafic d'êtres humains »

Ceux qui arrivent sont surtout des hommes entre 20 et 45 ans. C’est la Croix Rouge qui est là pour les accueillir. Elle distribue un kit de vêtements, deux chemises, des chaussures, un pull-over et une couverture, de l'eau, du thé chaud et des biscuits. C'est le bon côté. Ensuite, les voyageurs illégaux sont emmenés au commissariat de police. Ceux qui portent des papiers sénégalais par exemple sont rapatriés immédiatement. Ceux qui n'en ont pas ou ne les déclarent pas, vont séjourner pendant 40 jours dans les centres de rétention saturés de l'île. Une fois la période terminée, ils se disparaissent sur le territoire espagnol et vont tenter leur chance.

Un kit de bienvenue bien amer

« Des paysans, bergers ou pêcheurs, jusqu'aux professeurs d'université : ce sont toutes les classes sociales qui arrivent d'Afrique », explique Marta Rodriguez, professeur d'espagnol de l'association Las Palmas acoge. Cette ONG propose son aide aux immigrants irréguliers lorsqu'ils sortent des centres de rétention en leur offrant un toit, de quoi manger, une aide juridique et des cours de langues. « Certains se font une idée très puérile sur ce qu'est l'Europe. Je me souviens de garçons musclés provenant du Libéria ». Elle s'interrompt en riant et poursuit : « Ils s'attendaient à trouver un gymnase avec piscine dans notre centre, pour devenir de riches sportifs, disaient-ils ».

(Photo:Perico Terrades/Flickr)

L'Europe, ce mot magique, a perdu tout son charme pour Edogo. Il est parti du Nigéria pour les Canaries en 2005. Il ne souhaite pas trop en parler. D’ailleurs, il parle peu espagnol. Ici, ses amis sont presque tous Nigérians, ils partagent un appartement. Il travaille comme manœuvre dans une entreprise d'entretien des chemins forestiers. Quand il fait mauvais temps, il n'y a pas de travail donc pas d'argent. Il n'a pas de contrat fixe. Il n'a pas trouvé la moindre satisfaction. Retourner dans son pays ? Que dirait sa famille ? Un malheureux qui n'a pas su profiter de toutes les possibilités qu'offre cette Europe bénie. Et tout cet argent que la famille a gaspillé pour un aller simple ! En plus il a peur : un ami à lui est rentré au pays. A peine arrivé, il a été agressé et on lui a volé son argent. Puis il a été tué.

Charqui a 30 ans. Il est arrivé aux Canaries, en provenance du Maroc, dans une barque de pêcheur. La traversée lui a coûté 1 500 euros. Il a travaillé comme taxi pour financer le voyage au pays de ses rêves. Maintenant il se sent pris au piège. Il espère obtenir ses papiers. En justifiant de trois ans de résidence en Espagne, il les obtiendra. Mais ce n'est pas si simple : il a déjà un ordre de rapatriement depuis sa première arrivée en Europe, il y a quelques années. « Au Maroc, il y a du travail, mais il n'y a pas d'argent », explique son ami Driss, 34 ans. Driss est venu car avec les 100 dirhams qu'il gagnait (environ 9 euros) pour une journée de 12 heures de travail en mécanique, il ne pouvait pas à vivre.

Danger de mort

Le Sénégalais Oumar Kasse et à présent marié sur l'île de Gran Canaria, il travaille dans l'association Las Palmas Acoge. Pour s'attaquer au problème de l'émigration, il réclame des actions d'information pour les jeunes en Afrique : « L'élite et la classe moyenne africaine doivent rester dans leur pays. Sinon les pays d’Afrique se retrouveront vidés de leurs sangs et de leurs cerveaux ! », prévient-il. Austin Taylor propose, lui, des investissements et des échanges économiques honnêtes entre l'Afrique et l'Europe.

Et à court terme ? María Jesús Reguera Arjona, travailleur social à Las Palmas Acoge, connaît un projet à Conakry, en Guinée-Conakry: « Ils montrent à la population locale des vidéos avec des images brutales pour les avertir des dangers de la traversée. » Malgré cela, c'est l'espoir d'un salaire pour entretenir toute une famille qui attire, malgré les risques encourus.

Juan Antonio Corujo est chef de l'équipe d'urgence de la Croix rouge locale. Selon lui, les contrôles du programme européen de surveillance des frontières, Frontex, a réduit le nombre d'embarcations d'immigrants qui arrivent sur les côtes européennes : « Il y a moins de morts en haute mer et moins de profits pour la mafia du trafic d'êtres humains », se console son collègue Austin.