Des elections à Juncker: changement ou statu quo?

Article publié le 7 juillet 2014
Article publié le 7 juillet 2014

Ca­fé­ba­bel Bruxelles a suivi la trans­for­ma­tion du vi­sage de l'Europe, des élec­tions au Parlement européen jus­qu'à la no­mi­na­tion de Jean-Claude Jun­cker à la tête de la pré­si­dence de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. L'UE se di­rige-t-elle vers un vé­ri­table chan­ge­ment ou pré­fè­rera-t-elle le confort du statu quo? 

Ven­dredi 25 mai, élec­tions eu­ro­péennes

Le nou­veau Par­le­ment eu­ro­péen vient d’être choisi. Outre l’abs­ten­tion (67%) qui pose tou­jours la ques­tion de la lé­gi­ti­mité dé­mo­cra­tique de l’Union eu­ro­péenne, on constate une di­vi­sion po­li­tique Nord /Sud de plus en plus mar­quée. Nombre de pays du sud et plus gé­né­ra­le­ment des pays qui ont subi les me­sures d’aus­té­rité comme l’Ir­lande, la Grèce, Chypre, l’Ita­lie ou en­core le Por­tu­gal, ont donné leur voix à la gauche. Tan­dis qu'au nord, les par­tis conser­va­teurs ar­rivent en tête (Al­le­magne, Pays-Bas, Po­logne, Au­triche).

En Grèce le parti d’Alexis Tsi­pras : Sy­riza (GUE) rem­porte 26% des voix. Les ré­sul­tats grecs confirment le désa­veu du parti so­cia­liste (PASOK) qui, ne ces­sant de perdre des élec­teurs, se pré­sen­tait sous un nou­veau nom : ELIA, ne réus­sis­sant à to­ta­li­ser que 8% des voix. Au Por­tu­gal et en Ita­lie c’est le parti so­cia­liste qui ar­rive en tête avec le meilleur score pour les so­cia­listes ita­liens (40%).

Autre ré­sul­tats no­tables, la vic­toire des eu­ros­cep­tiques au Royaume Uni (26% des voix pour le UKIP), celle de l’ex­trême droite en France (25% des voix pour le Front Na­tio­nal) et la grande per­cée en Po­logne par exemple où le parti eu­rosc­pe­tique a 19 sièges et passe deuxième parti du pays.  Il est in­té­res­sant de noter que pour la pre­mière fois en France les votes blancs ont été pris en compte et re­pré­sentent près de 500 000 vo­tants. Ces ré­sul­tats sont éga­le­ment la consé­quence de nom­breuses ré­formes des sys­tèmes élec­to­raux, no­tam­ment en Grèce, qui vi­saient à fa­vo­ri­ser les par­tis tra­di­tion­nels (les votes blancs étant au­to­ma­ti­que­ment comp­ta­bi­li­sés pour les par­tis en tête).

Si la mon­tée des « ex­trêmes » tra­duit un désa­veu des grands par­tis tra­di­tion­nels, la ten­dance à les mettre dans le même sac du­rant la cam­pagne ne s'est pas jus­ti­fiée dans les faits. La Gauche Uni­taire Eu­ro­péenne a porté un pro­gramme pro eu­ro­péen, contrai­re­ment aux eu­ros­cep­tiques bri­tan­niques ou fran­çais. Pour­tant de nom­breux ana­lystes po­li­tiques re­dou­taient une mon­tée des ex­trêmes qu’elle soit de droite ou de gauche, ar­guant la me­nace eu­ros­cep­tique.

Pour­tant, outre les dif­fé­rences en termes de pro­gramme po­li­tique (éco­no­mique, so­cial, im­mi­gra­tion) la gauche pro­gres­siste voit les so­lu­tions à la crise d’une ma­nière pro­fon­dé­ment pro-eu­ro­péenne. « To make change pos­sible, we need to in­fluence in a de­ci­sive way the life of or­di­nary people in Eu­rope now. We want not only to re­verse the di­rec­tion of cur­rent po­li­cies, but also to ex­tend the scope of pu­blic in­ter­ven­tion and ci­ti­zen en­ga­ge­ment and par­ti­ci­pa­tion in Eu­ro­pean po­li­cy­ma­king and ser­vice de­sign. We, thus, need to build the broa­dest pos­sible so­cial and po­li­ti­cal al­liances» dé­clare Alexis Tsi­pras, lors de son élec­tion comme can­di­dat à la pré­si­dence de la Com­mis­sion eu­ro­péenne le 24 avril 2014.

Ce n’est pas le cas du pro­gramme de Ma­rine Le Pen « Si le peuple fran­çais nous place en tête le 25 mai pro­chain, le pré­sident de la Ré­pu­blique ne pourra pas igno­rer le rejet de la construc­tion eu­ro­péenne qui se sera ex­primé. Les ins­tances eu­ro­péennes se­ront obli­gées de frei­ner cette course folle » dé­clarait-elle à un mois des élec­tions eu­ro­péennes. Cette dif­fé­rence est fon­da­men­tale, car si les Fran­çais vou­laient voir des chan­ge­ments po­li­tiques au ni­veau eu­ro­péen, le vote du front na­tio­nal va dans le sens in­verse « au lieu de peser d’avan­tage, les fran­çais se sont tirés une balle dans le pied, on va peser en­core moins. » dé­clare Jean Qua­tre­mer lors d’une in­ter­view consa­crée à Ca­fe­ba­bel Bruxelles. En effet « en vo­tant front na­tio­nal, la re­pré­sen­ta­tion fran­çaise n’est plus de 74 eu­ro­péens sur 751 mais de 50 eu­ro­péens sur 751, parce que les 24 dé­pu­tés eu­ro­péens du front na­tio­nal re­fusent tout com­pro­mis et le jeu de la dé­mo­cra­tie eu­ro­péenne, ils veulent la faire ex­plo­ser  ».

G7 : on fait le point sur l’Ita­lie

Les 4 et 5 juin avait lieu à Bruxelles, la réunion du G7 consa­cré à l’Ukraine. Pas grand-chose ne sort du huit clos, les jour­na­listes Ca­fe­ba­bel en pro­fitent pour ren­con­trer Lo­renzo Consoli, jour­na­liste ita­lien et lui de­man­der son avis sur les élec­tions eu­ro­péennes et la no­mi­na­tion du pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne.

L’Ita­lie fait par­tie de ces pays du sud qui ont voté pour la gauche. Mat­teo Renzi, frai­che­ment Pre­mier mi­nistre, voit son parti ré­col­ter plus de 40.8% des voix. Son pro­gramme basé sur les ré­formes et l’in­ves­tis­se­ment sert de socle pour la pré­si­dence eu­ro­péenne de l’Ita­lie qui dé­bu­tait au 1er juillet 2014. Ainsi selon Lo­renzo Consoli « Ce que Renzi pro­pose c’est au lieu de dire que l’on va faire des plans de re­lance et conti­nuer l’aus­té­rité, il faut faire l’in­verse par­ler d’aus­té­rité mais faire de la re­lance ».

Forte de ce ré­sul­tat, l’Ita­lie voit sa po­si­tion ren­for­cée au sein de l’UE et pro­pose une autre po­li­tique que les pays comme l’Al­le­magne, les Pays-Bas, la Suède et la Fin­lande par exemple. Renzi de­mande une plus grande flexi­bi­lité bud­gé­taire, parle de re­lance et d’in­ves­tis­se­ment, tan­dis que l’Al­le­magne, les Pays-Bas, la Fin­lande veulent que la règle des 3% soit ef­fec­ti­ve­ment res­pec­tée et se montrent très cri­tiques à l’égard de l’as­sou­plis­se­ment des exi­gences en ma­tière d’aus­té­rité en Eu­rope. En ce début de pré­si­dence ita­lienne, Renzi prend sa place et compte la faire peser.

Conseil des 24 et 25 juin : no­mi­na­tion de Jun­cker à la pré­si­dence de la Com­mis­sion

Après d’in­tenses né­go­cia­tions au Conseil eu­ro­péen, le nou­veau Pré­sident de la Com­mis­sion sera bien, comme il était prévu et pour la pre­mière fois dans l’his­toire eu­ro­péenne, dé­si­gné en fonc­tion des ré­sul­tats des élec­tions eu­ro­péennes. Jean-Claude Jun­cker est nommé par le Conseil, à la tête de la Com­mis­sion plus d’un mois après les élec­tions et cer­tai­ne­ment aussi grâce à la dé­ter­mi­na­tion du Par­le­ment Eu­ro­péen de ne voter que pour un des can­di­dates of­fi­ciels au poste. 

Qua­li­fié par M. Bar­roso et Van Rom­puy comme étant "un po­li­tique réa­liste, pas­sionné d’Eu­rope et ayant une grande ex­pé­rience des af­faires eu­ro­péennes", les deux seuls re­pré­sen­tants à ne pas avoir voté pour lui au Conseil sont M. Ca­me­ron (Royaume-Uni) et Vik­tor Orban (Hon­grie). Marc Rutte, Pre­mier mi­nistre néer­lan­dais et le Sué­dois Fre­drik Rein­feldt s’étant ral­liés à la cause Jun­cker au der­nier mo­ment. M. Jun­ker était vu comme le choix lo­gique, issu de la dé­mo­cra­tie eu­ro­péenne, la droite eu­ro­péenne res­tant le parti le plus re­pré­senté au Par­le­ment eu­ro­péen, et sou­tenu par tous les autres can­di­dats. D’Alexis Tsi­pras à Mar­tin Schultz, ils in­sis­taient sur le caractère anti dé­mo­cra­tique si la per­sonne nom­mée au poste ne fai­sait pas parti des can­di­dats. 

Mar­tin Schultz, ar­rivé en deuxième po­si­tion des élec­tions eu­ro­péennes, se voit at­tri­buer un se­cond man­dat au poste de Pré­sident du Par­le­ment eu­ro­péen. Si Jun­ker et Schultz prennent la tête des deux ins­ti­tu­tions les plus im­por­tantes de l’Union eu­ro­péenne, on ne peut s’em­pê­cher de pen­ser à la si­tua­tion de « grande coa­li­tion » qui se met de nou­veau en place au ni­veau eu­ro­péen. Le can­di­dat du PPE à la tête de la Com­mis­sion et celui des so­cia­listes au Par­le­ment.

Les ques­tions sont peut-être de sa­voir: com­ment va pou­voir fonc­tion­ner ce nou­vel hé­mi­cycle eu­ro­péen? Quel rôle va être joué par les eu­ros­cep­tiques ? Sy­riza va-t-elle pou­voir comme pro­mis, in­fluen­cer la fin des me­sures d’aus­té­rité et de la Troika  et re­di­ri­ger les po­li­tiques eu­ro­péennes ? Notament à travers le nouveau Vice Président du Parlement européen : le grec Dimitris Papadimoulis du groupe GUE/NGL. Avec le pou­voir donné au deux grands par­tis eu­ro­péens, l’Union eu­ro­péenne va-t-elle être ca­pable de re­pen­ser et ré­équi­li­brer les po­li­tiques eu­ro­péennes ? No­tam­ment en termes de so­li­da­rité, de lutte contre le chô­mage, de jus­tice so­ciale et de pro­grammes d’in­ves­tis­se­ments com­muns.

Ce Conseil mar­quait éga­le­ment la fin de la pré­si­dence hel­lé­nique du Conseil. Pré­si­dence qui, mal­gré le plus petit bud­get de l’his­toire, n’en aura fi­na­le­ment uti­lisé que 19 mil­lions sur les 50 dis­po­nibles. Illus­trant ainsi la Pré­si­dence « Spar­tiate » qu’ils avaient pro­mis.