Derrière les bouleaux, un autre monde

Article publié le 9 avril 2015
Article publié le 9 avril 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Cette ferme polonaise tente de mettre en relation fermes biologiques et citadins. Avec ses petites fermes survivant péniblement en Pologne, le nouveau modèle coopératif, mis en avant par des activistes, constitue la bouée de sauvetage des fermiers, et permet de proposer fruits frais et légumes aux résidents citadins. 

Dirigée depuis 2009 par Sonia Priwiezienciew et Tomasz Wloszczowski, la ferme organique aux 6 hectares est appelée “Za Brzozami”, soit « Derrière les bouleaux ».

Un nom adéquat, car se cacher derrière les bouleaux qui entourent la ferme signifie entrer dans un autre monde : une parcelle verte de paradis sur terre, où chaque légume est cultivé avec soin et attention, et où les plantes sont mises en terre de façon à permettre aux autres de rester saines. On est loin de la façon dont nous expérimentons les légumes en ville : empilés sur les étales des supermarchés, gavés de pesticides, et leurs prix baissés au maximum. Inutile de préciser que pour les habitués des supermarchés, les fruits et légumes de cette ferme recèlent un goût miraculeux.

La ferme “Za Brzozami” fournit depuis trois ans des légumes organiques et quelques fruits aux résidents de Varsovie via une Community Supported Agriculture (CSA, ou AMAP en France), où un groupe de consommateurs paie un tarif fixe pour une saison entière en échange d’une corbeille hebdomadaire de produits. Ce système (appelé RWS en Pologne, pour Rolnictwo Wspierane przez Spolecznosc) permet de partager, entre consommateurs et cultivateurs, quelques-uns des risques des fermes biologiques.

Les débuts

Un accord a vite été trouvé pour mettre en place ce système. Avant de devenir fermiers, Sonia et Tomek étaient des activistes faisant la promotion des fermes organiques en Pologne. Via leur fondation Agrinatura, ils œuvrent pour l’amélioration de la législation nationale et tentent d’encourager les exploitants polonais à opter pour une agriculture bio.                                                                                                                                                                                                                            Les petites et moyennes structures agricoles polonaises survivent tant bien que mal, le soutien de l’Etat envers le secteur agricole étant tourné vers la promotion de l’agriculture industrielle. Peu de petits fermiers parviennent à commercialiser leurs produits, principalement en raison de l’éloignement des marchés et par le prix bas des produits issus de l’agriculture industrielle. Pour ceux qui ont fait le choix du bio, la main d’œuvre nécessaire pour ce type de production, les critères à remplir pour la certification et les principes organiques à suivre constituent quelques-uns des challenges de ce genre de culture.                                                                                                                                                                   

Tous ces fermiers pourraient bénéficier d’une forte demande. Les citadins ne connaissent en effet guère le goût des aliments dépourvus de pesticides. Les magasins bios sont apparus suite à une demande croissante pour une alimentation de meilleure qualité, et fournissent la classe moyenne polonaise, soucieuse de sa santé. Or, les prix demeurent prohibitifs pour les clients les plus démunis ; ainsi, les prix réseaux de type CSA sont généralement beaucoup plus bas que ceux proposés par les détaillants organiques.

Ce système CSA semble néanmoins bien placé pour répondre aux nombreux problèmes rencontrés par les producteurs d’une part, et les consommateurs d’autre part.

Alors, quand Sonia et Tomek ont fait la connaissance de l’activiste alimentaire Piotr Trzaskowski, qui a entendu parler du modèle CSA en République Tchèque, ils ont décidé de lui donner une chance. Le modèle CSA semble être le meilleur moyen pour aider les petites fermes bio à être rentables, en leur garantissant un marché pour leurs produits. Ils ont donc tenu à expérimenter ce système.

“La CSA peut vraiment travailler pour les petits exploitants bio et ce n’est pas rien, car les autorités polonaises ne soutiennent ni le bio, ni les petits agriculteurs. Pourtant, les petites fermes et la biodiversité représentent l’avenir. Et même plus encore, car avec le changement climatique, ce n’est pas seulement une possibilité parmi d’autres, mais la voie à suivre », affirme Sonia Priwiezienciew.

Le fonctionnement

La première année, le système RWS Swierze Panki (la dénomination choisie par les membres, issue du nom du village de Sonia et Tomek, que l’on pourrait traduire plus ou moins par Punks Frais ; Szierze Panki est situé à environ 120km au nord-est de Varsovie) a été conduit comme un projet pilote pour 15 foyers de la capitale.

Chaque ménage accepte de payer près de 700 zlotys (environ 170 euros) au début de la saison agricole pour recevoir des produits chaque semaine, en été et automne.

Le RWS est basé sur la solidarité entre les consommateurs et les fermiers, les clients comprenant que l’agriculture est hautement dépendante des conditions météorologiques, mais acceptant néanmoins de consommer les produits que la terre et le dur labeur des fermiers sont capables de fournir. Ainsi, les tomates ne seront pas rejetées pour leur petite taille, et si les radis ne poussent pas, les clients consentiront à prendre un autre produit en échange.

Le versement, payé à l’avance, permet aux exploitants d’investir quand ils ont rarement les moyens de le faire ; ils peuvent donc se concentrer sur le travail fermier pendant l’été plutôt que de partir à la recherche d’opportunités de marché. 

En échange, les cultivateurs fournissent fruits et légumes (souvent bio), et invitent les clients à visiter la ferme, tout en leur montrant les techniques agricoles et en les éduquant sur la saisonnalité.

Des consommateurs satisfaits

Les ménages apprécient tout autant ce système. Lors d’un sondage, la plupart des membres de RWS ont exprimé leur satisfaction d’avoir des légumes biologiques de haute qualité à des prix bien plus bas que ceux proposés en magasins organiques. Ils savourent aussi la chance d’en apprendre davantage sur le travail à la ferme.

“Nous pouvions voir comment les plantes poussaient et tous les efforts et tout l’amour que cela prend pour les cultiver de cette façon. Nous avions également compris que cela valait la peine de travailler si dur pour obtenir ce goût incroyable et cette excellente valeur nutritionnelle », déclare Joanna Skladanowska (membre de Swierze Panki en 2014) après avoir visité la ferme. 

Sans compter des avantages inattendus:

“L’une des aubaines de RWS est que nous cuisinons tous, que nous sachions le faire ou pas. Quand vous payez 700 zlotys au début de l’été pour recevoir une certaine quantité de légumes chaque semaine, vous vous engagez à les manger, les cuisiner. Pour quelques-uns d’entre nous, comme moi, c’était un exercice particulier de cuisiner à partir de choses déjà présentes chez soi au lieu de les prendre sur une étagère de magasin. » - Un commentaire de l’enquête menée lors de la première saison de Swierze Panki

Prendre ses responsabilités plutôt que consommer

Chaque semaine, les membres sont responsables de la pesée et de ramener chez eux leurs propres légumes, ainsi que d’utiliser uniquement leurs propres sacs. L’occasion est également belle de pouvoir socialiser avec les autres membres.

Au cours de la saison, les membres ne se contentent pas d’aller à la ferme et donner un coup de main (bien que ce ne soit pas obligatoire, ces deux actions sont encouragées, afin de les introduire à l’agriculture et d’aider les fermiers), mais aussi de remplir quelques fonctions nécessaires à la bonne livraison des produits : chaque foyer ramasse bénévolement des légumes une ou deux heures par saison, et sont supervisés par d’autres membres.

Chaque groupe fonctionne assez bien sans trop de gérance, bien que les fermiers gardent un œil sur la liste de diffusion ou d’autres canaux via lesquels communiquent les membres en cas de problème. Le faible travail administratif contribue à l’attractivité de ce modèle.

Communication

Trouver les bons canaux de communication est important, afin de pouvoir rester en contact et se coordonner tout au long de la saison. Listes de diffusion, groupes Facebook ou encore forums sont quelques-uns des moyens utilisés par les autres groupes. Les appels téléphoniques sont parfois nécessaires également. Il s’agit seulement de trouver ce qui fonctionne le mieux pour votre communauté, puis de noter tout ce qui peut inquiéter les participants (qualité ou quantité de légumes, livraison inadéquate etc.) et d’essayer d’effectuer des améliorations immédiates ou lors de la saison suivante. Réalisez une enquête à la fin de la saison afin de discuter de ce qui s’est passé et faîtes quelques propositions constructives pour l’année prochaine.

Vue d'ensemble

“Je pense que beaucoup de fermes polonaises pourraient emprunter cette voie, car ce modèle est économiquement viable pour les agriculteurs. La CSA peut aider à promouvoir la biodiversité agricole et à répandre ce modèle organique certifié, actuellement peu développé en Pologne », explique Sonia Priwiezienciew.

Aujourd’hui, sur 1 800 000 fermes polonaises, seules 26 000 sont certifiées biologiques, et toutes ne produisent pas de la nourriture. Le pays ne compte que 300 producteurs de légumes bios. Les fermiers organiques luttent encore et toujours pour dénicher un marché fiable pour leurs produits. Des initiatives comme la CSA pourront entrer en contact avec les consommateurs, qui pourront transformer les fermes bio en option pour davantage de personnes.

Sonia, Tomek et Piotr Trzaskowski, ainsi que quelques anciens membres de RWS Swierze Panki ont, dans le même temps, commencé à promouvoir ce modèle via un blog et des événements organisés à travers le pays.

Un modèle qui gagne du terrain

Après le succès de la première saison, Sonia et Tomek ont petit à petit étendu la zone sur laquelle ils font pousser leurs légumes, et ont augmenté le nombre de places dans le RWS, à 23 puis à 27. Ils disposent dorénavant de quatre serres pour les tomates et d’autres légumes qui ont besoin de chaleur. Leur matériel technique s’est également étoffé, grâce à la stabilité du système CSA qui leur permet d’effectuer des investissements. Leurs pommes et autres arbres fruitiers poussent et sont prêts à produire leurs fruits.

Depuis l’été 2014, la Pologne recense cinq systèmes CSA, certains étant mis en place par Piotr, d’autres fonctionnant indépendamment. Deux d’entre eux se trouvent à Varsovie, tandis que les trois autres se situent dans d’autres villes polonaises : Poznan, Wroclaw et Szczecin.

Assurément, davantage de systèmes CSA devraient voir le jour à l’avenir.

This article has been re-published from localeconomies.eu, a project exploring sustainability, community and local economies in Eastern and Central Europe.