Déogratias Mushayidi : une voix rwandaise en exil

Article publié le 21 avril 2006
Article publié le 21 avril 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Depuis qu’il a fui le Rwanda en 2000, accusé d’avoir critiqué le gouvernement de Paul Kagamé, le journaliste et activiste Déo Mushayidi reste déterminé à créer une opposition unie. Malgrè l’exil.

Le génocide Rwandais entache toujours de honte la conscience européenne. En avril 1994, entre 500 000 et 1 million -selon les estimations-de Tutsis et opposants Hutus au régime de Juvénal Habyarimana furent massacrés en trois mois seulement, sous les yeux d’une communauté internationale aveugle et sourde. Une inaction clairement coupable selon Déo Mushayidi qui affirme que « l'Union européenne comme les Nations Unies ont clairement abandonné un peuple en danger. En optant pour la non intervention, le monde a failli à son devoir », glisse t-il amèrement. C’est à Bruxelles que je rencontre cet homme de 45 ans, le regard digne, rescapé d’une tuerie ayant coûté la vie à toute sa famille, le génocide le plus rapide de l’Histoire. Douze ans après, malgré le semblant de justice rendu par tribunal pénal international (TPIR) d’Arusha, le Rwanda n’est toujours pas en paix avec lui-même. Un récent rapport de l’organisation Human Rights Watch (HRW) a montré que, dans sa quête sans fin d’unité nationale, « le gouvernement confond ‘l’idéologie génocidaire’ avec tout mouvement dissident. L’opposition au Front Patriotique Rwandais (FPR), le parti dominant et majoritaire est réprimée ».

Revenir après le génocide

Depuis la tragédie, Mushayidi surmonte sa haine et décide de s’impliquer pour améliorer la vie des deux communautés, Hutus et Tutsis. Il avait initialement suivi une formation en Suisse afin de devenir prêtre. Quand le FPR, ancien mouvement rebelle créé par des exilés Tutsi basés en Ouganda, prend le contrôle du Rwanda en 1994, l’économie et les infrastructures sont en ruines. Les dirigeants du FPR lui demandent de revenir pour participer à la reconstruction du pays. Mushayidi devient le secrétaire exécutif du Centre pour la promotion de la liberté d’expression et de la tolérance dans la région des Grands Lacs, préside l’association des journalistes rwandais et accepte le poste de rédacteur en chef du journal Imboni.

En 2000, dans un climat politique tendu, il écrit une série d’articles à propos de la fuite de Joseph Sebarenzi Kabuye. Président de l’Assemblée Nationale, Joseph Sebarenzi Kabuye doit quitter précipitamment ses fonctions puis s’exiler après avoir remis en question la ligne de conduite du FPR durant le génocide. Peu après la publication de ses papiers, Mushayidi perd son poste de président de l’association des journalistes rwandais et se voit accusé d’ « extorsion de fonds » par le régime de Kigali. En février 2000, sa revue Imboni est interdite de parution : Mushayidi part chercher l’asile politique en Belgique. « Je n'ai pas longtemps préparé mon départ. Cela a été rapide, il fallait agir vite et j'ai pensé à la Belgique, un pays proche du Rwanda et de l'Afrique des grands lacs. De Bruxelles, capitale européenne, on peut facilement suivre l'évolution du monde en général et de l'Afrique en particulier. »

Selon Mushayidi, le parti de Kagamé continue de manipuler la situation politique en s'attribuant abusivement le rôle d'avoir seul « arrêté » le génocide. Mais mon invité refuse de voir dans le FPR une « croix rouge » . Au Rwanda aujourd’hui, l’économie, la politique et l’armée sont presque toutes aux mains du FPR qui ne tolère aucune critique. L’opposition a du s’exiler. Au nom de l’unité et de la réconciliation nationale, les différents segments de la société rwandaise se retrouvent soumis à une doctrine autoritaire. « Les gens ont peur, ils utilisent des pseudonymes pour nous écrire », glisse Mushayidi. Dans son livre « Les secrets du Génocide Rwandais », il accuse Paul Kagame, le président actuel du Rwanda, d’être à l’origine de l’attentat contre l'avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana accompagné de son homologue burundais Cyprien Ntaryamira, prétexte du massacre interethnique de 1994. « Une période terrible ; même mes amis proches étaient trop effrayés pour me parler. »

Unifier l’opposition

Si l’opposition politique rwandaise est aujourd’hui basée à l’étranger, cela ne veut pas dire qu’elle n’a aucun poids. En mars 2002, une Alliance pour la Démocratie et la Réconciliation Nationale (ADRN-Igihango) est créée en Allemagne. L’Igihango –qui signifie « pacte scellé par le sang » - regroupe l'Alliance pour la Renaissance de la Nation (ARENA), les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR, mouvement politico-militaire) et le mouvement ‘Nation-Imbaga y'Inyabutatu Nyarwanda’. L’objectif ? « La mise en place d'une démocratie consensuelle susceptible d'assurer la coexistence pacifique entre toutes les communautés rwandaises », explique Déo Mushayidi, nommé porte-parole de cette Alliance.

Cependant, la formation ne parvient pas à s’enraciner au Rwanda et le groupe est vite dissous. En 2004, ses anciens membres, Hutus et Tutsis en exil, fondent un autre parti d’opposition en Belgique : le Pacte Démocratique national (PDN-Igihango). Pour Déo Mushayidi, originaire de l’ethnie Tutsi, « les deux groupes ethniques doivent être unifiés dans l’exil en dépit des nombreuses difficultés qu’ils rencontrent». Malgré les problèmes internes de l’opposition, « il reste un espoir », souligne t-il.

Tout changer ?

Après un premier échec dû à son incapacité d’éviter le génocide, il semble que la communauté internationale ne parvienne pas non plus à nouveau à en affronter les conséquences. Mushayidi insiste sur le fait que « la communauté internationale, prise de remords, ferme les yeux devant les pratiques antidémocratiques du régime de Kigali. Or, la dictature actuelle, tout comme la précédente, constitue un terrain favorable à de nouvelles violences politiques.  » Mon invité assure que la communauté internationale « adapte ses activités pour éviter la confrontation avec les autorités rwandaises». Et que même si l’ « Union européenne a tous les moyens nécessaires pour aider » et mettre la pression sur Kagamé, « on ne sent aucune volonté ». Sans ce nécessaire courage, l’avenir du pays des Milles Collines semble bien incertain.