Demander la nationalité allemande : les méandres de l'identité

Article publié le 18 mai 2015
Article publié le 18 mai 2015

Pourquoi des personnes d'autres pays décident-elles de prendre la nationalité allemande, et comment vivent-elles leur nouvelle nationalité ?Karolina Golimowska et Daniel Tkatch nous racontent leurs expériences.

J'aurais préféré avoir un ours plutôt qu'un aigle, symbole de l'État fédéral, sur mon passeport. Pas l'ours symbole de Berlin - avec ses grifes, ses dents et sa langue tirée rouges, mais un ours vert patine comme celui en bronze qui se trouve au milieu de la A115 à l'ancien poste de frontière de Dreilinden. Il est bien agréable de le saluer quand je quitte Berlin ou quand j'y arrive.

Qu'est-ce qui me dérange vraiment chez le pauvre aigle fédéral?

Je le regarde et ce faisant, je pense à ma grand-mère russe. Dans notre histoire familiale, personne n'a souffert sous le joug allemand pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mais elle, qui est née en 1931 dans un village d'Ingouchie (République fédérale de Russie, ndlr) a dû, enfant, être évacuée car le front du Caucase se rapprochait, et son père échappa à la guerre en se tirant une balle de fusil dans la paume de sa main droite. Dans mes souvenirs, mon arrière-grand-père a toujours enroulé un mouchoir autour de sa main droite. Ma grand-mère s'est efforcée très tôt de développer mon ouverture au monde : « Toute personne méchante est un ennemi pour moi, toute personne bonne en revanche est un frère pour moi, et cette personne peut être Tchétchène ou même Allemande », disait-elle toujours en citant son propre grand-père. Aussi c'est pourquoi j'aimerais bien parler du fait de devenir Allemand avec ma grand-mère. Malheureusement elle est décédée neuf ans avant le printemps au cours duquel j'ai acheté mon billet aller pour l'Allemagne en laissant tomber le billet retour. J'ai ainsi dû, seul, me poser la question de l'aigle, et je le trouve personnellement trop héraldique, trop patriotique.

Être Allemand. J'aurais presque préféré devenir un citoyen européen. Ainsi j'aurais été libéré depuis le début de l'idée d'une nationalité unique. « L'idée européenne » permet selon moi une identification plus facile au moins de manière superficielle. Et pour mon problème superficiel d'identification, je n'ai besoin de rien d'autre qu'une solution superficielle. Finalement la plupart des gens qui s'interroge sur le fait que je sois Allemand, s'intéresse de la même manière seulement à mon identité allemande à un niveau superficiel - par ma carte d'identité - apparent et suffisamment authentifié. Cela s'éclaire pour moi alors que j'écris ces lignes. Je suis au moins devenu Allemand dans le sens que j'ai aussi l'air d'avoir maintenant un problème avec le fait d'être Allemand. J'ai toujours trouvé, malgré ma compréhension rationelle de la gravité du sujet, la spécificité des Allemands à ne pas sourire ou même rire quand je leur raconte mes premières expériences avec la langue allemande toujours un peu étrange. Le fait que j'ai appris plus jeune des autres enfants dans la cour « Achtung » (attention, ndt), « Hände hoch » (main en l'air, ndt) et « Hitler kaputt » (Hitler cassé, ndt) quand nous jouions à la guerre, ne semblait pas être un sujet amusant pour la plupart des Allemands. Est-ce que je souffre maintenant moi-même du complexe qui m'a irrité toutes ces années? Au moment où le film Inglourious Basterds est sorti au cinéma, j'ai tout de suite acheté un billet pour l'avant-première au cinéma international sur la Karl-Marx-Allee (grande avenue de Berlin, ndt). Je voulais absolument voir ce film dans un grand cinéma et au milieu de beaucoup de gens. Quelle joie, quel soulagement cela a été pour moi de voir qu'ils ont ri pendant le film.

Être un patriote, expatrié 

Je suis né dans la République socialiste soviétique kazakhe, et l'un de mes premiers souvenirs est notre grande joie lorsque nous avons lu la première année à l'école quelque chose dans le livre de lecture sur grand-père Lénine, nous étions plein de joie et de reconnaissance envers ces personnes merveilleuses. J'étais si heureux et aussi fier d'être né en Union soviétique et de ne pas être grosso modo un fils d'esclave dans le morne occident. Lénine par ci et par là, cela est allé de mal en pis durant les années qui ont suivi dans ma patrie soviétique. Du coup, mes parents ont décidé de s'établir en Israël à la recherche d'une vie meilleure.

La loi israëlienne de retour au pays permet aux juifs d'acquérir la nationalité - eux, leur conjoint, leurs enfants et leurs petits-enfants. Ainsi, dans le cadre de la grosse vague de migration des années 1990, un million de personnes en provenance d'Union soviétique est arrivé en Israël. Parmi eux, beaucoup de non-juifs – des personnes donc, qui, comme moi, n'avaient aucune juive dans leur lignée maternelle et par conséquent ont eu recours à la loi religieuse juive en tant que non-juif. Mais nous n'étions justement pas des arabes et ainsi nous représentions parfaitement une solution provisoire valide pour le problème démographique du petit État juif.

Les nouveaux arrivants recevaient la citoyenneté israëlienne automatiquement. La promesse de l'égalité, que je voulais alors interpréter naïvement dans le sens « nous sommes maintenant tous Israëliens » semblait être une promesse sur le sable, elle existait juste pour la forme. On nous confrontait toujours à nouveau avec la question « Êtes-vous juifs ? » et cela faisait clairement la différence. Quand ma grand-mère est décédée, mon grand-père a dû organiser son enterrement de manière privée.  En tant que non-juive, elle n'avait pas le droit d'être inhumée dans un cimetière « normal », puisque les cimetières en Israël appartiennent exclusivement aux communautés religieuses. L'État israëlien n'offre aucune aide à certains de ses citoyens dans ce domaine comme dans d'autres domaines de la vie comme par exemple le mariage. Donc celui qui n'appartient à aucune communauté religieuse est livré à lui-même.

L'adolescent israëlien naïf et en soif d'appartenance que j'étais, a soutenu la première campagne électorale de Netanyahou. Son livre La place au soleil, je l'avais presque lu d'une traite comme si on pouvait devenir un véritable Israëlien en avalant les idées de la droite conservatrice  Et pour être reconnu comme un vrai Israëlien, je voulais devenir Sioniste,  meilleur que les juifs eux-mêmes. Un autographe d'Ariel Sharon sur un flyer du parti me rappelle aujourd'hui encore mon état d'esprit patriotique d'alors.

Après treize ans en Israël, j'avais toujours le sentiment de ne pas être un « véritable » Israëlien, et que je ne pouvais en réalité rien changer à cela. Et comme ma patrie soviétique n'existait plus, le seul chemin de fuite pour un citoyen insatisfaisant était d'aller de l'avant.

« Je déclare solennellement »

Je m'intéressais déjà un peu à la mécanique carré-poétique de la langue allemande, un peu aussi à la philosophie, avant tout à la krautrock et à la musique de deux groupes berlinois très différents : Element of Crime et Einstürzende Neubauten. Ensuite a suivi un mois d'été que j'ai passé à l'Université de Fribourg pour suivre un cours de langue allemande en tant qu'étudiant en échange. Puis, un an plus tard, j'ai effectué un mois d'août à la Humboldt-Universität et tout de suite après une bourse pour un projet de recherche en hiver à l'Université de Duisbourg-Essen. Mes séjours en Israël sont devenus de plus en plus courts, et j'ai fini par m'enregistrer au Bureau des citoyens de Zehlendorf (quartier de Berlin, ndt).

Un hivers d'alors, après avoir passé Noël dans la famille de ma copine à Wroclaw, je suis rentré en train à Berlin. J'étais de bonne humeur, j'étais rempli de la chaleur familiale, qui se traduit traditionnellement en Pologne par une série de repas de fête abondants et solennels, qui fortifie le corps et l'esprit, j'avais un bon livre avec moi et je me réjouissais finalement d'être sur le chemin du retour, vers une ville, que j'avais choisie moi-même. Elle était encore à ce moment-là un peu étrangère pour moi, mais d'autant plus attirante, et elle était alors déjà  « ma ville ». Clairement.

Puisqu'il y avait encore à ce moment-là des contrôles de police à la frontière germano-polonaise, des policiers allemands ont traversé le train dans une forêt de Lusace, et j'ai dû mettre le livre de côté, un livre de Vladimir Nabokov, un roman russe de la période berlinoise. J'ai dû montrer mon passeport israëlien. Cet incident banal était accompagné d'un sentiment remarquable mais aussi fort et joyeux - être à la maison ! Oui, là dans le train, pas dans un pays déterminé avec son contexte linguistique déterminé mais entre des pays et des langues. Exactement à ce non-endroit mobile, je me sentais paradoxalement arrivé.

Le jour de ma naturalisation, nous avions, la personne chargée de mon dossier, Mme M. et moi, plus de paperasse à remplir que d'habitude - une signature ici et une signature là, et ici encore s'il vous plaît. Mais il s'agissait, du moins en apparence, d'un cas de figure administratif tout à fait normal. Et c'est pourquoi la demande de Mme M. a été assez surprenante. Elle m'a donné une feuille A4, qui avait visiblement été déjà utilisée, et m'a invité à lire « haut et fort » ce qui s'y trouvait. « Juste lire ? » ai-je demandé en retour et j'ai lu : « Je déclare solennellement respecter la Loi fondamentale et les lois de la République Fédérale d'Allemagne et de ne rien faire qui puisse leur porter atteinte. »

Je savais bien sûr que je serais amené à un moment ou à un autre à faire une telle déclaration, à prêter un tel serment mais je pensais le faire dans un cadre solennel, devant une plus grosse assemblée avec des fleurs ici et là, entre autres, parmi les candidats à la naturalisation souriants mais quelques peu gênés comme ceux que l'on trouve sur l'affiche via laquelle Berlin recrute les immigrés. Et comme nous étions juste à deux dans le bureau, cet instant a revêtu tout d'un coup un aspect magique. J'étais dans un état second. S'il n'y avait personne pour pouvoir prendre acte de la formule que j'avais récitée, pourquoi Mme M. tenait malgré tout au cérémonial ? Le souffle d'une présence invisible sembla traverser la pièce. Je le savais - c'était la présence de la Mère Patrie. C'était ma première rencontre intime avec elle. Ma gêne était telle que je n'ai pas pris la mesure de la déclaration solennelle et j'ai réussi encore moins à m'en rappeler par la suite. Et j'ai ainsi dû faire des recherches sur Google. Retrouver la formule désignée comme « la déclaration solennelle » n'a pas du tout été facile. L'article Wikipedia « Einbürgerung » (naturalisation en allemand, ndt) ne pouvait d'ailleurs pas m'aider. Je crois n'avoir jamais vu un article aussi court dans les pages Wikipedia en allemand.

Ubi bene, ibi patria

Au passage, j'ai aussi recherché le contenu du serment solennel des pionniers dont je n'arrive pas non plus à me souvenir. Il ne me reste que le souvenir angoissant, lorsqu'en 1989, en 6ème avec les camarades d'école et notre enseignante, nous répétions le serment des pionniers. Peu après je suis tombé malade et j'ai échappé ainsi heureusement au pathétisme solennel. Je suis tout de même devenu pionnier, sans serment, a priori grâce à mes bonnes notes mais certainement aussi parce que personne au moment de la Perestroïka ne voulait faire de problèmes avec ça.

Ubi bene, ibi patria. Après les deux efforts falsifiés par les idéologies, il ne me reste peut-être que le point de vue de Cicéron. « La patrie se trouve là où l'on se sent bien. » Et comment est-ce que je me trouve en Allemagne ? Ou, pour être plus précis : comment est-ce que je me trouve dans ton Berlin, à toi, Allemagne ? À cela, je peux maintenant répondre de manière tout à fait objective. D'un point de vue tout à fait pragmatique, ma vie en tant que nouvel allemand sera quelque peu allégée au moins en termes de bureaucratie.

Avant tout, je me réjouis de ne plus devoir me rendre dans les salles d'attente du bureau moabite des étrangers que j'appelle juste « le château » depuis quelques années. Symboliquement, je confiais à chaque fois à ce bureau non seulement mon passeport mais aussi toute ma vie future à un arbitraire oppressant et opaque. C'était le sentiment d'être complètement à la merci de ce bureau et de ne pas pouvoir faire de projets avant que celui-ci, derrière ses portes et ses regards désagréables, prenne enfin une décision.

Mais de fil en aiguille, je pouvais aussi remarquer que les réactions prédéfinies de la construction bureaucratique rigide sur le cours organique de ma vie semblait être aussi un défi pour les fonctionnaires locaux et que nous nous sentions tous remplis d'une même tâche désagréable - trouver une solution plus ou moins cohérente et concrète. Peut-être d'abord parce qu'il rend possible cette solidarité particulière, timide et sous-entendu humaine, le bureau des étrangers mérite le surnom de kafkaïen.

Je suis Allemand. Bien que cette simple phrase sonne toujours pour moi quelque peu bizarrement, c'est une phrase vraie. Avec le premier mot, je n'ai pas de gros problème. Je sais bien, ce qui est entendu par « je ». Je trouve le dernier mot preque aussi peu problématique. Au quotidien, je rencontre beaucoup d'Allemands. Donc le problème que j'ai avec cette phrase doit se trouver dans le verbe.

L'article en deux parties « Jetzt bin ich also Deutsc » de Daniel Tkatch et Karolina Golimowska, d'abord paru dans le magazine The Germans (numéro de mai 2013), a reçu le Deutsch-Polnischen Tadeusz-Mazowiecki-Journalistenpreis (prix du journaliste allemand-polonais Tadeusz Mazowiecki - ndt) dans la catégorie Presse écrite. Retrouve la première partie : « Demander la nationalité allemande : papier millimétré ».