Décroissance à Budapest : pour un nouveau modèle de société

Article publié le 30 octobre 2015
Article publié le 30 octobre 2015

Budapest a été choisie pour accueillir la nouvelle Conférence Internationale sur la Décroissance qui se tiendra l'année prochaine du 30 août au 3 septembre. Nous nous sommes rendus dans la capitale hongroise afin de constater l'avancée de ce mouvement social dans la ville.

Chaque dimanche matin, peu de temps après avoir salué les couche-tards, le bar le plus connu de Budapest, le Szimpla Kert, devient un marché de produits locaux. Environ 40 vendeurs et près d'un millier de visiteurs donnent vie à ce petit marché où tous les produits sont faits maison pas plus loin que 50 kilomètres de la capitale. Un groupe de bénévoles qui prépare la nourriture afin de récolter de petits bénéfices et un trio de musique viennent compléter un décor que Vincent Liegey, membre du parti pour la décroissance, qualifie de « contre-croissance ».

Croissance nature

« Les gens sont sympas et contents d'être ici, tout le monde se connaît et achète des produits locaux écologiques et bons pour la santé », explique Liegey, qui a écrit un livre intitulé Un projet de décroissance et assure qu'à chaque fois, de nouvelles personnes souhaitent changer leur mode de vie car elles sont décues du modèle actuel. À ses côtés, Logan Strenchock, le responsable de l'environnement et du développement durable de l'Université d'Europe Centrale de Budapest, vend des légumes de la ferme écologique Zsámboki Biokert. Entretemps, il répond aussi aux questions d'un journaliste intéressé par son projet et salue toutes les personnes qu'il croise. Comme dit Liegey, au marché, tout le monde se connaît. Levente Erős, qui est également à leurs côtés, est le fondateur de Kantaa, une entreprise de coursier où travaillent neuf personnes. Tous les trois travaillent en collaboration avec Cargonomia, un projet de distribution de produits bio au moyen de vélos cargos.

L'idée de la décroissance est présente dans les racines de ce projet commun, mais Erős doute quant au fait de se définir soi-même comme objecteur de croissance. « Les gens disent que je suis un partisan de la décroissance, mais je ne sais pas, ce n'est pas dans mes intentions de l'être, je veux seulement montrer aux gens que l'on peut vivre d'une autre manière », affirme cet ingénieur électricien, tandis qu'il évite les questions sur la politique et se justifie en expliquant que c'est le truc de Vincent, que lui n'est qu'un expert en vélos.

Le susnommé Vincent Liegey, qui donne des conférences partout en  Europe sur la décroissance, explique ce que nous vivons actuellement : « Il ne s'agit pas d'une crise environnementale, ou d'une autre crise économique ou sociale… Mais toutes les crises sont interconnectées et on ne peut pas tenter de résoudre un seul problème en ne prenant pas en compte tout le reste. La décroissance relie différentes disciplines pour comprendre les problèmes d'une façon générale et chercher une solution à la base ». La solution proposée se fonde sur la « déconstruction » de la croissance du progrès, du développement, de la science et de l'économie pour commencer une transition démocratique vers de nouveaux modèles d'une société durable, agréable, autonome, démocratique et juste.

Liegey fait partie d'une équipe qui prépare la prochaine conférence internationale sur la décroissance qui se tiendra à Budapest du 30 août au 3 septembre 2016. Selon lui, Budapest est idéale pour accueillir l'évènement parce qu'il y règne déjà une certaine atmosphère de « contre-croissance ». La faible densité démographique dans le centre, la tradition créative dans la résolution de problèmes ainsi que les nombreuses initiatives qui ont émergé de manière indépendante et décentralisée donnent de la force au mouvement.

Une des initiatives les plus intéressantes est Wekerle Estate. Quasiment au bout de la ligne 3 du métro, à côté de l'arrêt de Hátar út, on découvre ce quartier qui a été fondé au début du 20ème siècle pour accueillir des ouvriers issus de l'espace rural et faciliter ainsi leur adaptation à la vie urbaine. De ce fait, entrer à Wekerle, c'est un peu comme sortir de la ville et pénétrer dans un village. Les maisons basses individuelles avec un jardin pour cultiver des légumes demeurent encore le paysage quotidien de ce district.

Dans ce quartier particulier, qui appartient actuellement au réseau des « villes en transition », deux associations voisines, à savoir WTE et Átalakuló Wekerle, ont encouragé des initiatives écologiques et solidaires ces dernières années. Par exemple, un petit marché de producteurs locaux, une isolation gratuite des fenêtres des habitations pour les personnes les plus défavorisées, du compostage dans les jardins des maisons, une utilisation des aliments locaux dans les cantines des écoles ou encore des cours d'agriculture biologique. « Il y a beaucoup de personnes qui pourraient payer des appartements plus chers dans d'autres quartiers de la ville mais ils préfèrent vivre à Wekerle pour le mode de vie que nous avons ici », signale Kris­­­ztian Kertesz, un membre de la direction de WTE.

« Une consommation importante ne nous rend pas plus heureux »

La décroissance tient aussi une place académique à Budapest. Miklós Antal est enquêteur à la Eötvös Loránd University de Budapest et même s'il ne se considère pas comme objecteur de croissance, il est clair qu'il étudie la façon de se détacher du paradigme économique actuel et de réduire la dépendance de la croissance. En plus d'apporter une base scientifique à de nombreuses idées de ce mouvement, Antal s'oblige quotidiennement à vivre en toute simplicité. Il ne prend pas l'avion car il considère que c'est un gaspillage, il se déplace  toujours en ville en vélo, il est végétarien, il ne consomme aucun aliment issu d'entreprises qui ne lui plaisent pas, il n'achète aucun produit testé sur les animaux ni de produit contenant des substances chimiques inutiles et essaie de surveiller sa consommation. Antal défend son point de vue en expliquant que dans les pays développés, on pourrait parvenir au même niveau de bonheur avec la moitié du PIB actuel parce qu'« une consommation importante ne nous rend pas plus heureux ».

« Pour les autres, je fais beaucoup de choses différentes, mais au fond j'ai une vie normale, c'est juste une façon de montrer que l'on peut vivre durablement et avoir en même temps une vie normale », précise t-il. Par la suite, il se désigne lui-même et explique que son apparence est semblable à n'importe quelle autre personne de l'université. Ainsi soit-il. Le restaurant à côté de l'université dans lequel il a l'habitude de se rendre est parfaitement banal. Bien que dans cette situation, il avoue avoir convaincu il y a longtemps les cuisiniers de lui préparer un menu végétarien chaque jour de la semaine. Il a également récupéré la bouteille de jus de fruit que j'ai bue pendant qu'il mangeait, sachant qu'ici il n'y a pas de recyclage.

Avant de nous quitter, il affirme que le système sera différent à l'avenir et il rappelle que ses parents aussi étaient convaincus qu'ils vivraient toute leur vie dans un pays socialiste, et que finalement cela ne s'est pas passé comme prévu.

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Cet article fait partie de la série de reportages « EUtoo 2015 », un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.