Décote de la dette grecque : dois-je faire cadeau de plus de 400 euros à Athènes ?

Article publié le 8 mars 2012
Article publié le 8 mars 2012
La Grèce en faillite demande un allègement de dette à ses bailleurs de fonds. Les créanciers privés ont jusqu’à ce soir pour décider s’ils prennent part au plan d’effacement de la dette. 75 % des créanciers doivent renoncer, selon la réduction prévue, à plus de la moitié de leur investissement. Faute de quoi le deuxième plan de sauvetage de l’Union européenne peut être considéré comme un échec.
Les grandes banques ne sont pas les seules concernées. Notre auteur lui aussi a prêté de l’argent à la Grèce – et il vient de recevoir une lettre de sa banque.

La lettre de ma banque n’est pas ce que l’on appelle une surprise. Depuis plusieurs mois déjà, dans les sommets de l’Union européenne et la presse, on se déchire au sujet de l’ajustement de la dette grecque. On pèse les avantages et les inconvénients. Après des semaines de négociations, l’État grec et l’Institut de la finance internationale (IIF) ont fini par se mettre d’accord sur un « plan volontaire d’effacement de dette ». Je fais moi même partie des gens qui ont prêté de l’argent à la Grèce. Voilà pourquoi ce courrier de la banque s’est retrouvé dans ma boîte à lettres.

« Cher Monsieur Sauer », m’écrit la banque, « la république grecque propose aux détenteurs de ses obligations de participer au plan de restructuration de la dette ». Prêter de l’argent à la Grèce et devenir ainsi « détenteur d’obligation » ne m’avait demandé que quelques clics sur un site de négociation de titres. Il m’avait suffi d’insérer les codes PIN et TAN (numéro d’identification personnelle et numéro de transaction). C’est ainsi que début 2010, le 29 janvier pour être précis, j’ai acheté une obligation d’État grecque. Un montant de 1 023,34 euros a été débité de mon compte. Qu’est-ce qui m’a pris d’investir plus de 1 000 euros en Grèce ? Je l’ai fait pour trois raisons principales : les gains personnels, l’aide aux Grecs et une confiance peut-être naïve à l’égard des politiques.

Qu’est-ce qui m’a pris d’investir plus de 1 000 euros en Grèce ?

Premièrement, les perspectives de gains étaient plutôt décentes au regard de mes moyens : des intérêts de 52,50 euros respectivement en mai 2010, 2011 et 2012, ainsi que, en mai 2012, le remboursement du montant de la dette de 1 000 euros. Soit au total 1 157,50 euros. Si l’on soustrait à ce montant les 1 023,34 euros que j’avais investis, il restait un gain de 134,16 euros en un peu plus de deux ans. Dans un livret d’épargne, les intérêts se seraient élevés à 1,5 %, soit un gain de 35 euros seulement au total en deux ans.

Deuxièmement, en bon européen, je voulais contribuer à faire baisser les intérêts dus par la Grèce en raison de ses emprunts. Car plus la demande d’obligations augmente, plus le taux d’emprunt baisse. A l’époque, le gouvernement grec était déjà en proie à une forte hausse des taux d’intérêt.

Troisièmement, tous les politiques européens - même si c’était peu crédible – donnaient l’impression que la Grèce n’était pas en faillite. Selon Merkel, « on ne laisserait pas la Grèce à son propre sort ». Certes, cette phrase n’était pas sans ambiguïté – et en général, il ne faut peut-être pas croire les déclarations politiques dans pareille situation. Pourtant, de telles déclarations m’ont encouragé à me lancer dans l’affaire.

Une chose est sûre : pour moi l’addition va vraisemblablement être très lourde

Au lieu des 1 000 euros promis, l’État grec ne propose plus que 315 euros en échange de mes obligations. Toutefois, ce montant, je ne le touche pas tout de suite, ni même en mai (date à laquelle l’obligation arrive effectivement à échéance) mais seulement dans 30 ans, en 2042. Alors âgé de 58 ans, je pourrai donc considérer cette obligation comme le premier versement de ma retraite. A ce montant s’ajoute une aide du Fonds européen de stabilité financière (FESF), d’une valeur de 150 euros. Au final, cela signifie donc : 465 euros au lieu de 1 000 euros.

Mais attention : en mai 2010, puis en mai 2011, j’ai touché les intérêts d’un montant de 52,50 euros. De mes 1 023,34 euros investis au départ, j’aurais donc récupéré 570 euros en tout. Soit une perte de 453,34 euros en deux ans. Je ferais mieux de ne pas tenter ma chance en tant que manager de fonds.

Encore des raisons d’espérer

Comme le plan d’effacement de la dette est, jusqu’à nouvel ordre, « volontaire », la banque me propose plusieurs options. Et c’est là que commence le dilemme.

Option 1 : J’accepte. A vrai dire, j’estime qu’il est pertinent que les investisseurs privés prennent part à l’effacement de la dette. Il me semble que les contribuables et citoyens, en Grèce comme hors de Grèce, ne doivent pas être les seuls à porter le fardeau d’un tel désastre économique. Après tout, j’ai souscrit volontairement cette obligation, et j’en aurais volontiers empoché les gains. Quiconque veut faire un profit doit aussi en assumer les risques. Cela vaut malheureusement pour moi aussi. Mais d’un autre côté : après cette débâcle financière personnelle, vais-je souscrire de nouveau des obligations d’État ? Des grecques, à n’en pas douter, plus jamais. Et des portugaises, espagnoles ou italiennes ? Sûrement pas non plus. Comme je l’ai appris, le risque est trop élevé. Si les investisseurs sont nombreux à tirer la même leçon de la banqueroute grecque, la demande d’obligation va chuter et les intérêts augmenter. Les États devront alors épargner encore davantage que le plan de sauvetage ne le prévoit déjà. Et cela, en réalité, n’est pas non plus ce que je souhaite.

Option 2 : Je refuse. Je pourrais espérer qu’en tant que petit créancier, n’ayant investi que la somme minimale requise (il n’y avait pas d’opération possible à moins de 1 000 euros), je puisse m’en tirer à bon compte, tout simplement parce que je suis trop insignifiant face à une dette grecque globale de plus de 300 milliards d’euros (soit 300 millions de fois le montant de mon crédit). Mais si les investisseurs sont nombreux à agir ainsi, l’opération d’échange d’obligations tournera à l’absurde. Ce qui porterait atteinte au budget grec. En dernier recours, la Grèce pourrait tout simplement se déclarer en défaut de paiement. En d’autres termes, il aurait sans doute été préférable d’accepter l’offre. Je ne peux donc pas non plus avoir la certitude qu’un refus soit la posture à privilégier.

Photos: (cc)anieto2K/flickr; Texte (cc)Josh Pesavento (broma)/flickr