Debout, dans la Nuit de Bruxelles

Article publié le 14 avril 2016
Article publié le 14 avril 2016

Hier soir nous étions le 44 mars au calendrier contestataire. Invraisemblable ? Pas plus qu’un débat démocratique public, libre, presque sans procédure et pourtant sans débordements, en pleine place publique. Hier soir nous étions sur les marches du Mont des Arts de Bruxelles, à la huitième « Nuit Debout » de la capitale belge. Rencontres et récit. 

Nous nous sommes glissés parmi une petite centaine de personnes, agglutinées autour d’une équipée installée sur les premières marches et formant le « noyau dur » des participants, des « nuit-déboutistes ». Les orateurs se succèdent au micro, éclairés, dans la nuit naissante, par des spots lumineux. Ils interpellent les auditeurs, les questionnent au sujet de la dette publique, du droit fondamental à l’art et à l’éducation, de la production d’énergie, des conditions sociales déclinantes ou encore de l’étroitesse déplorable des pistes cyclables en centre ville. 

Le décor est posé, on se croirait aisément en pleine agora athénienne. La disposition des lieux judicieusement choisie rappelle un amphithéâtre, une impression de forum, de tribune pour une république renaissante. Le cadre incite au discours, à un échange calme, attentif et curieux, bière et clope à la main. 

Distribuer la parole   

« Les gens ne veulent pas de structure, mais il faut être vigilent aussi. Toute la subtilité va être de s’organiser », prévient Jean-François, 42 ans. Si effectivement les participants sont méfiants voire hostiles à l’égard d’un « règlement intérieur » trop strict, la prise de parole et le débat se structurent avec succès. Ce soir là, Aurélien, un étudiant de 19 ans en journalisme et communication est en charge de la coordination. C’est vers lui qu’il faut se tourner afin de voir apparaître son prénom sur l’ultime post-it, et jouir ainsi d’un droit au micro de deux minutes.

C’est la règle d’or de modération du débat, un seul orateur à la fois et les réactions à chaud s’expriment par un code gestuel précis rappelé au rythme de réguliers « points techniques » intercalés entre les interventions : levez les mains en l’air et agitez-les pour l'approbation. Faites une croix avec vos bras devant vous, poings fermés pour signifier le désaccord. Pour une réaction plus approfondie, il faut attendre son tour, suivant toujours consciencieusement la liste du post-it d’Aurélien.

Globalement, ce fonctionnement satisfait les participants, ils sont fiers de voir qu’aucune censure n’est nécessaire et que chacun se plie à ces conventions minimes. Jean-François déplore tout de même un écueil dans le système : « Souvent le débat se lance, s’intensifie et c’est passionnant puis un inscrit prend la parole car c’est son tour, il parle un peu trop de lui et cela s’essouffle, c’est dommage ».

Il paraît que la nuit porte conseil 

L’occupation de l'espace public s’opère avec respect. Des sacs poubelles (bleus pour les canettes, blancs pour le reste) ont été disposés afin de ne pas dégrader les lieux. Lorsque le soleil se lève, il ne reste aucune trace de l’ébullition démocratique de la veille. Lors des « points techniques », Aurélien rappelle que Nuit Debout n’appelle pas au vandalisme et condamne les quelques graffitis inscrits sur les marches et le tronc de certains arbres. On leur préfère les slogans poétiques peints sur des banderoles : « Il paraît que la nuit porte conseil, la nuit c’est nous et on n’a pas sommeil !»

Le phénomène bruxellois se structure petit à petit. Une petite cellule de communication a été mise en place afin de booster le mouvement encore balbutiant et d’informer les adhérents, nuit après nuit, des visées et avancées du projet. Les décisions sont immortalisées par un « scribe », chargé de prendre des notes lors des interventions et des votes à main levée. Une commission action a également vu le jour sur le modèle parisien. Mais encore peu d’initiatives ont été entreprises jusqu’alors.

Oui mais pour quoi ? Pour l'instant c'est un fourre-tout de revendications et d'idées. Le reste suivra. 

Reconstruire quelque chose ensemble

« Nous avons besoin d’être ensemble, de nous retrouver. C’est pour ça que ce soir on est ici et pas sur Facebook ou devant la télé ». Car finalement c’est bien cette démarche de rencontre, cette recherche de collectif qui semble animer les participant au mouvement. Nous aussi, on a voulu en être.

Miriam, une psychologue de 38 ans vient juste de rendre le micro. Elle est venue tous les soirs depuis le lancement de l’opération. Elle intervient pour sensibiliser l’auditoire à la toute puissance de la dette publique qui incombe aux États de consacrer toutes leurs ressources à son remboursement, leur interdisant d’œuvrer pour le développement éducatif, social ou artistique. Son slogan : « La dette ou la vie, positionne-toi ! ». Pour elle, Nuit Debout poursuit une « visée plus humaine que politique ».

Pascal, un technicien de spectacle de 33 ans, témoigne : « On sent chez les gens qui viennent ici, une envie de (re)construire quelque chose ». Pour lui, Nuit Debout, « c’est un peu les balbutiements d’un parlement naissant ».

Jean-François, 42 ans, explique que « Nuit Debout ce n’est pas foutre tout le système en l’air pour reconstruire ensuite. C’est plutôt comme si tous étaient en prison et redécouvrent la liberté. Ils sortent de chez eux, se rendent compte qu’ils ne sont pas tout seuls et se mettent en route ».

Nicolas, 29 ans approuve : « Les gens apprennent à re-communiquer ».

Melissa, 21 ans, étudiante en troisième année en école de journalisme, est venue avec deux amis, faire un reportage filmé pour son examen de fin d’année. Elle s’étonne de ne voir aucun représentant de la presse locale ou nationale. Qui sait ? Ils sont peut être encore tous place de la Bourse. 

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Bruxelles. Toute appellation d'origine contrôlée.