De Sarajevo au Danemark : les réfugiés des Balkans, 25 ans après

Article publié le 9 juin 2016
Article publié le 9 juin 2016

Coincés dans les méandres de l'identité, les réfugiés bosniaques tentent encore et toujours de s'intégrer dans « le pays des gens les plus heureux du monde », de plus en plus en phase avec les politiques anti-immigration. 25 ans après la guerre des Balkans, quelles sont les attentes des trentenaires de l'ex-Yougoslavie qui vivent à Copenhague ? Reportage chamarré.

« J’ai demandé à mon frère pourquoi nous faisions nos bagages puisque nous ne partirons pas en vacances cet été. "On va faire une demande d’asile à Copenhague". "C’est quoi l’asile?". "C’est un peu comme aller à la mer en Croatie, c’est juste un peu plus au nord "», se fait expliquer Vladimir Tomić, un timide bosniaque à l’époque âgé de 12 ans. « Il vaut mieux la mer de Copenhague qu’une cave à Sarajevo » se dit alors Vladimir. Vladimir, sa mère et son frère Goran sont arrivés à Copenhague en 1992, avec tous ceux qui ont quitté la Bosnie Herzégovine, au bord de la guerre.  

« Ne venez pas au Danemark »

Comme toute l’Europe, en 2016, le Danemark fait face à une nouvelle crise migratoire amorcée par le conflit syrien. Au début de l’année, les médias ont beaucoup glosé sur la décision du Danemark de rétablir les contrôles aux frontières ou de confisquer les biens aux demandeurs d’asile dans le but de couvrir les dépenses d’accueil.

Le contexte des deux crises est différent, font remarquer les réfugiés des années 90 vivant à présent à Copenhague. On retrouve en revanche le même flux de personnes. En 2015, le Danemark aurait recensé 21 000 demandeurs d’asile. « En 1993, 20 000 bosniaques sont venus au Danemark », explique Nermin Duraković, un artiste bosniaque de 36 ans qui travaille à Copenhague. « Le Danemark est un pays plutôt homogène, plus petit que la Suède ou que l’Allemagne : gérer ces afflux de personnes était un vrai défi pour la société danoise. » Pourtant, en 1992, certains pays ont bel et bien ouvert leurs frontières, « la moitié d’entre eux était au nord de l’Europe, on ne savait pas vraiment s’il s’agissait de la Suède, de la Finlande ou du Danemark ». À l’époque, la Scandinavie a accueilli près de 100 000 personnes. À l'époque, beaucoup de réfugiés pensaient rester de façon temporaire puis repartir rapidement. C'était sans compter sur la guerre des Balkans, qui s’est poursuivie pendant encore trois ans.

Le Danemark est aujourd’hui perçu comme un « simple » pays de transit. « Il y est devenu plus difficile d’obtenir un travail et un permis de séjour qu’en Suède », affirme Mirzet Dajić, un autre réfugié de Srebrenica. « Tu peux attendre jusqu’à 3 ou 5 ans pour recevoir une réponse », continue-t-il. Au jeu de la montre, « le pays des gens les plus heureux au monde » tente d'associer les tentatives de découragements. En réduisant de 50% les aides aux demandeurs d’asile ou en faisant paraître une publicité anti-immigration dans les quotidiens libanais - « Ne venez pas au Danemark » - signé par le ministre de l’Immigration en personne.

Des Balkans d’hier au Danemark d’aujourd’hui

Nermin Duraković avait 13 ans lorsque sa famille a quitté Trebinje (ville du sud-est de la Bosnie, ndlr) en 1993. Cet artiste étudie les politiques menées par le Danemark en matière d'immigration : « Les centres pour les réfugiés sont souvent situés en périphérie de la villeexplique Nermin. Comme par exemple, en 1993 à Avnstrup, 50 km à l'ouest sud de Copenhague. Ils sont isolés comme si on ne voulait pas les voir depuis la rue. » Nermin a réinterprété les concepts d’asile et d’identité, de façon à la fois critique et aseptisée, dans une exposition intitulée (Re)arranging, avec les pièces austères des centres d’accueil où il a lui-même vécu.

Les frontières traversées par les migrations « se sont tout simplement déplacées », déclare Nermin. « Il y a vingt ans la "frontière" pouvait être celle avec l’ex-Yougoslavie ». Comprendre : on quittait la Bosnie, le Kosovo et l'Albanie. Pour s'installer chez le voisin. « Aujourd’hui, les Balkans sont un territoire de transit pour les migrants. Et c’est presque un paradoxe pour moi parce que j’ai dû m’échapper de là-bas lorsque j’étais enfant », continue l'artiste. 

S'échapper pour quoi ? 20 ans plus tard, le nord de l'Europe ne semble défitivement plus être l'eldorado des années 90. « Le populisme politique favorise la xénophobie, et ce problème n’est pas moins présent ou dangereux au Danemark », affirme Nermin. Aux dernières élections 21,1% des Danois ont voté pour le Parti populaire danois, la formation politique nationaliste fondée en 1995 (en 1998 ils étaient 7%, ndlr). « Tandis que les libéraux et les socio-démocrates sont toujours plus interchangeables, on se base sur une propagande qui était impensable dans les années 90. Certains discours racistes sont désormais politiquement acceptés », conclut Nermin.

Identités chéries

Sanja sirote une bière avec ses amis dans un pub de Nørrebro, un quartier multi-ethnique et populaire où les bars et les cafés ne désemplissent pas. Entre les photos en noir et blanc accrochées aux murs rouges et la fumée des cigarettes, elle se raconte sur fond de riffs de guitares. Sanja a 49 ans. Elle est déjà adulte lorsqu’elle arrive au Danemark en 1992. Sa table réunit aujourd'hui toute l’ex-Yougoslavie : on trouve une Macédonienne, d’autres personnes originaires comme elle de Bosnie, mais aussi du Monténégro et deux amis de Belgrade qui vive à Malmö en Suède. « J’ai l’impression d’être le résultat d’un mélange, j’ai des amis danois et bosniaques, mais aussi serbes, slovènes et croates qui vivent ici. »

Un historien danois, Jeppe Wedel-Brandt, souligne : « On demandait aux réfugiés de dire qu’ils étaient croates, serbes, bosniaques : l’identité "yougoslave" n’était pas acceptée par les autorités danoises, alors que ce type d’identification était justement la raison de leur fugue ». Une fois débarqués au Danemark, les plus jeunes se sont intégrés à ces « nouvelles » identités, en connaissant uniquement la Bosnie d’après-guerre. Dino Ibrisimovic avait deux ans lorsqu’il a quitté Brčko, il a ensuite grandi au Jutland (péninsule formant la partie continentale du Danemark, ndlr) et poursuit aujourd’hui des études de génie chimique à Copenhague.

Dino, 25 ans, est le président de la section locale de BUF (Association des jeunes bosniaques au Danemark). Il ne connaît son pays d’origine que par les vacances qui ont rythmé ses étés. En allant voir sa famille, le jeune homme a le sentiment d’avoir toujours vécu à cheval entre l’identité danoise et bosniaque, sans trouver de réponse. Il a cependant une idée bien précise : « Je ne suis pas d’accord avec le fait de lutter contre le patriotisme. L’identité est importante : on peut respecter les autres seulement si on commence par se respecter soi-même ». C’est pour cette raison qu’il reste sceptique à l’idée d’une Union européenne qui « supprime toutes les frontières et constitue un seul peuple », tout du moins pour le moment. Dino pense qu’il est opportun d’offrir un toit aux réfugiés mais de ne pas accueillir les migrants économique : « Je connais bien les Danois : ils sont vraiment ouverts, mais il faut s’adapter à la culture locale. Les Bosniaques en ont été capables, mais c’est plus compliqué pour d’autres ».

La vie s’écoule au-delà des canaux

À Copenhague, il existe aussi un Centre culturel bosniaque dédié à la SBHUD, l'Union des Associations bosniaques au Danemark. Un dimanche matin ensoleillé, à Nørrebro, un barbecue réchauffe l'ambiance du siège des associaitons. Les enfants sautent sur les notes pop de « I Love It », et un coin de la salle est transformé en salle de prière, avec des tapis et des inscriptions islamiques aux murs. La majorité des Bosniaques au Danemark appartient à la culture (mais pas nécessairement à la religion) musulmane. Mirzet Dajić supervise les parents qui organisent les activités pour enfants. Avec ses cheveux poivre et sel, Mirzet fait un peu plus que ses 39 ans. « Les dernières générations sont plus danoises que bosniaques, nous avons des enfants nés ici de mariages avec des Danois », explique-t-il. « Je pense que ne pas connaître sa langue et sa culture d’origine n’est pas une perte, mais une opportunité manquée. Nous n'avons pas honte de nos grands-parents. Je crois que nous sommes bien intégrés pour deux raisons : le bon niveau d’éducation et le fait que nous pratiquons notre religion de la même façon que les Danois : être croyant relève de la vie privée. »

Vladimir Tomić, ce petit garçon qui demandait à son frère Goran ce qu’était l’asile, a grandi à Copenhague et s'est forgé un destin à l’Académie des Beaux-arts. Aujourd’hui, à  36 ans, il est réalisateur. Il raconte tout ça dans son documentaire Flotel Europa, présenté à la Berlinale. Tout ça ? En 1992, sa famille a vécu 3 ans dans les cabines en fer de Flotel Europa, un bateau que la Croix rouge a transformé en centre pour réfugiés.

« Aujourd’hui, on y trouve un des meilleurs restaurants au monde, le Noma. Quand je suis arrivé à bord du Flotel Europa, c’était l’hiver, je regardais dehors et tout était si gris, si froid mais aussi si nouveau », se souvient Vladimir devant une tasse de café. Parmi les centaines de réfugiés certains ont eu l’idée d’enregistrer des VHS pour les envoyer à ceux qui sont restés en Bosnie. C’est à partir de cette archive privée que Vladimir a construit les images de son film, en débobinant un récit autobiographique qui évoque son parcours de formation personnel et la condition universelle de l’asile : un vide humain où « on regardait les vies des Danois qui s’écoulait normalement, de l’autre côté du canal ».

Maintenant que les guerres semblent plus lointaines, les problèmes et les demandeurs d’asile en Europe sont plus nombreux aux yeux de Vladimir : « Il s’agit de personnes comme moi, lorsque j’étais un petit garçon en difficulté. J’essaye simplement de raconter des histoires, de mettre un visage sur la notion de réfugié pour expliquer ce que ça implique, et j’espère que les gens en feront bon usage. Je crains qu’ils fassent des choix plus regrettables que dans le passé. J’espère que non, mais c’est mon pressentiment », conclut-il. 

_

Cet article fait partie de la série de reportages EUtoo, un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne