De San Diego à Vilnius : une médiathèque juive en Lituanie

Article publié le 3 janvier 2012
Article publié le 3 janvier 2012
Actuellement, il n’y a rien de plus multiculturel en Lituanie que la nouvelle médiathèque juive qui a ouvert ses portes en décembre dans la capitale de cet état balte. Le concept est simple : tous les livres, films et disques doivent traiter une thématique juive ou provenir d’auteurs juifs.

Les films de Steven Spielberg y côtoient des textes religieux, des ouvrages sur les synagogues de Turquie et des photographies cédées à la médiathèque, telles que celles prises par l’acteur Leonard Nimoy, mieux connu pour avoir joué Spock dans Star Trek. La plupart des œuvres proposées seront en anglais, mais on y trouvera aussi des textes russes, français et allemands. Le nombre de langues proposées n’est pas limité, pour autant que les ouvrages adhèrent au critère requis.

Le fondateur : Wyman Brent

La collection unique de la médiathèque est le bébé du libraire américain Wyman Brent, 49 ans qui n’est pourtant pas juif et n’a pas non plus d’attache familiale avec la Lituanie. C’est tout simplement un amateur de littérature qui, il y a sept ans, est tombé sur un livre d’Harry Kemelmann de la série du rabbin Small dans une librairie de sa ville natale, San Diego en Californie. Cette série de romans relatant les aventures d’un détective religieux était très populaire dans les années 60 et 70. A partir de ce moment-là, son intérêt et sa collection de livres, films et souvenirs n’a cessé de croître jusqu'au moment où il réalisa qu’il souhaitait en faire quelque chose. L’idée de la médiathèque était née.

Ni Lituanien ni Juif, Brent indique qu'il est juste un amoureux de littérature.

Lorsqu’il avait visité Vilnius pour la première fois lors d’un voyage en 1994, il était tombé amoureux de ses sinueuses rues pavées, de ses cathédrales gothiques et de son riche héritage juif. Brent a donc su que c’était cette ville qui accueillerait sa médiathèque. En 2008, Wyman y envoya l’ensemble de sa collection constituée d’environ 4 000 articles et se mit en quête d’un endroit. « Cette nouvelle médiathèque réussira d’une manière ou d’une autre » déclara Olya Lempert, traductrice et bibliographe ayant fréquenté la seule école juive de Vilnius. « Soit ce sera un mélange hétéroclite de toutes sortes d’objets, soit ces objets se compileront accidentellement pour former une belle collection. »

Le ministre de la Culture a mis à disposition de la médiathèque un local dans un immeuble situé sur l’avenue Gediminas, boulevard principal de Vilnius, ainsi qu’un montant de 700 000 litas (environ 200 000 euros). Wyman, qui a investi 50 000 dollars de fonds personnels dans la collection, va devenir l’ambassadeur itinérant de la médiathèque et invitera des particuliers et des institutions à faire des donations de livres. Le ministre de la Culture, Arunas Gelunas, a déclaré : « Pour l’avenir de notre pays, il est extrêmement important que les Lituaniens soient conscients d’appartenir à une tradition riche et diversifiée de la culture européenne. Ce projet contribuera à restaurer une partie de la mosaïque colorée de Vilnius et à percevoir l’héritage culturel de notre pays dans toute son étendue. »

Les juifs de Vilnius

Sur les 200 000 Juifs vivant en Lituanie avant la seconde guerre mondiale, il en reste aux alentours de 5 000 (environ 0,1% de la population). A l’époque, Vilnius était le foyer culturel de l’art et de la culture juifs et les Juifs y vivaient plus ou moins en paix avec leurs voisins lituaniens, russes et polonais. Actuellement, il ne reste plus qu’une fraction du riche héritage juif de Lituanie (et presque plus rien des nombreuses bibliothèques juives présentes avant la Shoah). Le Musée juif, Vilna Gaon, de Vilnius et son annexe, le Centre de la Tolérance, travaillent dur pour sensibiliser les Lituaniens sur l’histoire douloureuse de l’holocauste, dont la pleine connaissance était largement prohibée par l’Union soviétique avant que la Lituanie ne devienne indépendante en 1990. Bien que de nombreux malentendus persistent encore entre les Lituaniens et les communautés juives, cette année a été déclarée officiellement « l’année du souvenir des victimes de l’holocauste en Lituanie. » Comme l’a déclaré Rachelé Kostanian, conservatrice de l’exposition sur l’holocauste du Musée juif, un changement remarquable s’est opéré dans la société ces dernières années. « Les gens ont pris un peu plus conscience de l’holocauste. »

Les Juifs de Vilnius étant si peu nombreux, leur activité est minime à Vilnius et tourne avant tout autour du centre communautaire juif. Situé dans une belle et majestueuse bâtisse ancienne qui abritait auparavant une école hébraïque du mouvement Tarbut, il offre aux membres de la communauté des cours de yiddish, une langue presque oubliée qui était largement parlée avant la guerre. Le centre organise également des soirées dansantes et des excursions à la campagne pour les écoliers. L’organisateur du groupe de jeunes, Valentin, est issu d’une famille mixte – son père est juif alors que sa mère est russe. Il s’identifie cependant fortement à son milieu juif, à tel point qu’il a dessiné lui-même le tatouage de la main de Hamesh (un symbole juif populaire porte-bonheur) qu’il porte sur son avant-bras et montre avec fierté.

Soutien général

Valentin n’est pas un grand amateur de médiathèques, mais il se réjouit de la nouvelle ouverture et promet d’y jeter un coup d’œil. La communauté juive élargie apporte également son soutien à la médiathèque, malgré le fait que certains soupçonnent le gouvernement de manipuler le projet, soit en dictant le contenu de la collection, soit en l’utilisant pour montrer au monde occidental que la Lituanie agit en faveur de son héritage perdu. « Ce n’est pas parce qu’une dame juive écrit un livre sur le jardinage que cela ajoute quelque chose à la culture juive », fait remarquer Rosa Levitaite, bibliothécaire en chef de la bibliothèque du Musée juif. « Il s’agit plus d’une médiathèque pour les langues étrangères. » Wyman ne conteste pas ce fait. Il espère attirer des gens qui souhaitent aussi apprendre d’autres langues, visionner des films (tels que la Guerre des Mondes, dont l’acteur principal, Gene Barry, est d’origine juive) et assister à des exposés. « Cette médiathèque n’est pas seulement destinée à la communauté juive, elle est pour chacun. Je veux que les gens connaissent la contribution des Juifs à notre monde. »

Y a-t-il encore beaucoup de demande pour la culture juive parmi les Lituaniens ? « La médiathèque peut attirer les jeunes, en particulier si elle organise des événements, des expositions ou des rencontres avec des gens intéressants » déclare Teklé Kavtaradzé, un étudiant scénariste. Olya Lempert, qui va aller la visiter espère que cette médiathèque va attirer une attention positive et inciter les visiteurs à aller plus loin dans leurs recherches. Et c’est ça le but. Wyman promet de promouvoir toutes les institutions culturelles juives dans la médiathèque et espère que les gens feront des connexions positives, comme lui lorsqu’il tomba sur le livre du rabbin Small il y a des années de cela. « J’ai lu ce livre et me suis vu sept ans plus tard. On ne sait jamais ce que les gens peuvent trouver pour eux-mêmes dans une médiathèque. »

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l’Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground. Un immense merci à toute l’équipe de cafebabel Vilnius.

Photos : Une (cc) Casey David/flickr; Texte: Wyman Brent Vilniaus zydu biblioteka 10-03, Page google plus  Zilvinas Beliauskas; médiathèque: page officielle de la médiathèque; vidéo, (cc) Bessie 1991/ youtube.