De Mahomet à Anders Breivik : l’omerta des Danois

Article publié le 3 avril 2012
Article publié le 3 avril 2012
Le Danemark est traumatisé. Sept ans après l´affaire Mahomet, qui a jeté ce petit pays scandinave sous les feux de la rampe internationale, les Danois en ont marre de l´image négative qui leur colle à la peau, mais préfèrent se taire. Alors, finie la liberté d´expression ? Presque.
Il aura fallu attendre 2012 et le projet de mise en scène du manifeste de Breivik par un théâtre de Copenhague pour ranimer le débat sur le multiculturalisme.

L´idée de cet article ne m´est venue que lorsque j´ai reçu la réponse suivante du quotidien danois Jyllands-Posten : « Chère collègue, merci de votre courriel. Je suis désolé, mais nous avons cessé de publier tout commentaire sur l’affaire Mahomet. Meilleurs vœux, Tage Clausen, responsable de l´information. »

La tyrannie du silence

Qui ne se souvient pas des caricatures de Mahomet, qui étaient à l´origine d´un scandale mondial en 2005 et qui avaient poussé le Danemark dans la ligne de mire, sur un sujet jusqu’alors peu abordé, celui de la liberté de la presse et de la provocation des minorités musulmanes en Europe ? Sept ans après, à Copenhague, on préfère ne plus aborder le sujet et se taire. Cette histoire semble usée jusqu'à la corde, la remettre sans cesse sur le tapis paraît inapproprié. C´est pour en finir avec cette affaire que Flemming Rose, chef de la rubrique Culture chez JP (Jyllands-Posten) qui avait donné son feu vert à la publication des douze caricatures, avait publié en 2010 le livre, La tyrannie du silence. Chapitre clos, terminé, point. No comment !

Derrière moi, la porte vitrée se referme. De l'autre côté, quelqu'un tape un code. Ce n´est qu'à ce moment-là que la deuxième porte vitrée s´ouvre devant moi. Tarek Omar me fait passer par le portique de sécurité. Politiken, le quotidien pour lequel il travaille, a ses bureaux dans le même bâtiment que le Jylland-Posten, au Rådhuspladsen à Copenhague. Voilà plusieurs années maintenant que le JP, surveillé nuit et jour, est plus sûr qu'une banque. « Les caricatures valaient-elles la peine de devoir vivre cette expérience tous les jours ? Mon bébé a un an. Quand je l´ai amené récemment à la rédaction, il a même fallu créer un badge pour lui. » Le rédacteur âgé de 34 ans ne comprend pas non plus pourquoi personne ne veut donner des renseignements sur la liberté de presse au JP. « C´est notre métier pourtant ! »

La ligne de séparation entre la liberté d´expression et l´atteinte aux sentiments religieux est devenue extrêmement mince. Ce constat ne s´appuie pas seulement sur le récent attentat perpétué contre les locaux de Charlie Hebdo en France, mais aussi sur une tendance croissante à censurer toute critique à l´égard de l´islam. En 2010, une étude de Kaas & Mulvad interrogeait 654 membres d´organisations culturelles au Danemark. La moitié d´entre eux ont souhaité rester sous le couvert de l’anonymat. Résultat du sondage : presque 50 % des interrogés jugeaient que la liberté d´expression se trouvaient sérieusement en danger au Danemark. Est-il donc interdit de se moquer de l’islam au Danemark comme on le fait pourtant avec toutes les autres religions ? « Je pense bien que les rédacteurs aujourd'hui pensent davantage à ceux qu’ils vont provoquer avec leurs opinions » affirme une journaliste-stagiaire, qui elle-aussi préfère garder l´anonymat.

MuhameDaneren vs. Dansk Folkeparti

Tarek Omar met en scène les "nouveaux Danois"Tarek Omar est originaire du Liban, mais il n´aime pas trop qu'on le décrive en fonction de ses origines. « Moi-même, je me définis en tant que Danois, en tant qu'Arabe, mais surtout en tant que père de famille », affirme cet ancien correspondant de Bruxelles dans un anglais sans accent. En 2011, il a publié un livre intitulé MuhameDaneren (un jeu de mot avec les termes « musulman » et « Danois », ndlr). Les personnages qu'Omar met en scène, les « nouveaux Danois », se perdent dans leurs identités. Pour autant, l´auteur affirme qu’il n´a jamais eu de problèmes. Même l´imam accro aux films pornos, qui est le protagoniste d´une des histoires du livre, a été accepté dans les cercles religieux. Et tout ça uniquement parce que l´auteur est lui-même musulman ? « Non, parce qu'ils ont reconnu la beauté de l´idée. Pas besoin de toujours brûler des drapeaux. C´est une question d´attitude. Si celle-ci n´est que pure provocation, alors elle ne vaut rien. »

Ce qu'Omar appelle « provocation », c´est ce que la journaliste Helle Merete Brix nomme tout simplement « liberté d´expression ». D´après elle, les histoires d´intégration réussies sont trop simples à raconter. Elle nous avertit d´ailleurs qu'elle a un « profil très net » au Danemark : on la considère souvent comme représentante de l´islamophobie. A juste titre ? Chez elle, la caricature de Kurt Westergaard du Jyllands-Posten, qui a fait le tour du monde il y a sept ans, pend au mur, aux côtés d’images bouddhistes. Brix est elle-même bouddhiste. Mais elle croit fermement à l´existence d´une « culture de référence européenne », fondée sur des valeurs chrétiennes, à la nécessité du maintien de contrôles stricts aux frontières ainsi qu´à l´incompatibilité de l´islam avec la démocratie. Pendant des années, l´auteure de Mod Mørket : Det Muslimske Broderskab i Europa (Vers l´obscurité : les Frères musulmans en Europe) travaillait pour l´association de presse libre danoise, Free Press Society. Elle a toutefois mis un terme à leur coopération, en raison de divergences d´opinion. « C´est comme un mariage, parfois les gens décident de divorcer. »

Certains caricaturistes danois continuent à se moquer ouvertement des religions

Selon Brix, les populistes danois de droite du Dansk Folkleparti (Parti populaire danois), seraient une voix nécessaire pour contrecarrer l´influence croissante de l´islam. Ils se sont notamment servis du sentiment d´insécurité générale depuis le 11 septembre pour proposer progressivement des textes restrictifs par rapport aux étrangers. Au cours des dix dernières années, les libéraux de droite, alliés politiques du Dansk Folkleparti ,ont régulièrement été contraints de faire des concessions à ce dernier sur le sujet de l´immigration. Entretemps, aucun homme politique n´ose s´attaquer publiquement au sujet. L´instrumentalisation de la liberté d´expression par les populistes de droite a largement fait son entrée au Danemark.

Anders Breivik et la terreur des chrétiens

Au CaféTeatret à Copenhague, nous suivons la ligne rouge tracée sur le sol, accompagnés par un des metteurs en scène et dramaturge danois les plus controversés de l´heure, Christian Lollike. Cette ligne nous fait circuler dans les coulisses chaotiques du théâtre, entre des rangées de chaises, des escaliers qui montent, des escaliers qui descendent et la cave. Ce chemin à travers cet étrange bâtiment est le même que celui qu'emprunteront les spectateurs plus tard. Actuellement, tout le monde parle de l´enfant terrible du théâtre danois. Lollike veut que le manifeste du terroriste d´Oslo, Anders Breivik, intitulé 2083 – une déclaration d´indépendance européenne fasse l’objet d´une adaptation au théâtre. En 2011, Breivik avait tué 77 personnes, dont un bon nombre d´enfants, au cours de sa folie meurtrière sur l´île norvégienne d’Utoya. « En Scandinavie, nous avons légitimé l’emploi d’un certain ton à l´égard des étrangers et en particulier des musulmans. Un ton souvent raciste, qui peut mener à ce genre de dérive extrémiste », déclare le metteur en scène.

Selon Lollike, que le débat sur l´islam se soit tassé depuis l´affaire des caricatures est un fait. Mais il ne veut pas pour autant oublier l´horreur commise par un chrétien radical. Les événements d’Utøya et le manifeste qui continuera de circuler en ligne ne resteront certainement pas sans commentaire. Les populistes de droite entreprennent régulièrement des tentatives pour faire taire le metteur en scène et le stigmatisent pour son manque de compassion. Son projet ne colle pas avec les images d´ennemis typiquement tissées. Le respect de la liberté d´expression, qui avait été réclamée dans le contexte des caricatures du JP, est tout à coup devenu secondaire au sein de la classe politique et de l´opinion publique.

« Vous voyez ce qui est tatoué sur le bras de Brevik, quand on regarde de près ? », demande Lollike en montrant une photo accrochée sur un tableau débordant de petits papiers et d´articles de journaux pour sa pièce de théâtre: « Il est écrit « Multicultural traitor hunting permit »(permis de chasse au traître multiculturel).Toutes ces idées reçues sur les musulmans me rendent malade » dit-il. Ce tapage médiatique autour de son projet de mise en scène du manifeste ont énormément touché Lollike. En particulier quand la télé danoise l´a confronté à des parents de victimes, alors qu´il avait été convenu au préalable qu'un tel scénario n´aurait pas lieu.

Le metteur en scène reçoit régulièrement des mails d'anonymes ou de populistes de droite

Le perturbateur notoire ne se laisse pas débobiner aussi facilement. « La tragédie pourrait se reproduire », constate-t-il en défendant son projet. « Je pense que nous avons une responsabilité par rapport à nos concitoyens musulmans. Si Al-Qaïda attaque les tours jumelles, c´est un élément imbriqué dans une guerre de cultures et de religions. Mais si un individu fou et malade, comme Anders Breivik, accomplit ce genre d´acte, cela n’a rien à voir avec notre société. Je trouve que faire cette différence est hypocrite et devient une menace pour notre démocratie. »

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l’Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground.

Photos: Une (cc)FotoRita/flickr; Tarek Omar ©tarekomar.dk; caricatures ©Wulffmorgenthaler; Christian Lollike ©Nicola Zolin