De l’eau dans le gaz au Caucase

Article publié le 14 mars 2004
Publié par la communauté
Article publié le 14 mars 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La Russie était jusqu’à présent le partenaire énergétique obligé de l’UE. Le gazoduc géorgien permettra-t-il de changer de ton face à Poutine ?

Porte ouverte de la Géorgie sur l’Europe, Poti connaît un développement sans précédent. Depuis que la province d’Adjarie est en quasi-sécession, toutes les richesses de l’Asie centrale convergent ici, dans cette ville où les réservoirs de pétrole poussent comme des champignons. Par wagons-citernes ou par l’intermédiaire de l’oléoduc reliant Bakou à Soupsa, l’or noir irrigue désormais la ville avant de partir vers l’Europe. Depuis le 29 janvier, d’autres tuyaux ont encore débarqué dans le port : ceux du gazoduc qui reliera Bakou à Erzurum en Turquie. En Géorgie, ce chantier compte au moins autant que l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan), déjà en construction. Et pour cause, si celui-ci est censé marquer le rapprochement diplomatique vers les Etats-Unis, le gazoduc, appelé SCP, assurera l’indépendance énergétique du pays et le rapprochement économique entre le Caucase, la Géorgie et l’Europe.

Le chemin de fer ? Une réalisation européenne

Depuis que l’élargissement européen est tangible, les républiques de Transcaucasie, candidates à l’adhésion, représentent un intérêt stratégique pour Bruxelles, notamment par rapport à la Russie.

L’activité de Poti n’a donc rien d’anodine. Le chemin de fer qui achemine le pétrole ? Une réalisation du programme européen Traceca, qui vise à créer un corridor de transport transeuropéen. L’oléoduc Bakou-Soupsa ? Le fruit d’un partenariat entre Américains et Européens, qui agissent sur les réseaux d’énergies dans le Caucase par l’intermédiaire du programme INOGATE. Le BTC, promu par les Américains, qui débouche en pleine Méditerranée à Ceyhan, bénéficie du soutien politique des Européens. Et inversement pour le gazoduc qui l’accompagne, le SCP, dont la vocation européenne ne fait pas de doute : le site internet de l’INOGATE, présente la promotion d’un nouveau corridor entre la Caspienne et la Turquie, incluant une interconnexion avec le réseau grec (et donc européen) comme un objectif majeur. L’an dernier, Turquie et Grèce se sont mis d’accord pour unir leurs réseaux en 2005. Le SCP, lui, sera achevé en 2006.

Pourquoi tant d’activisme de la part de l’UE sur le dossier énergétique ? Un livre vert, adopté en 2000 par la Commission, tente d’évaluer les besoins énergétiques de l’Europe élargie et livre quelques réponses.

Intitulé « Vers une stratégie européenne de sécurité d’approvisionnement énergétique », il confirme le caractère prioritaire des projets réalisés dans le Caucase : « Il conviendra de se montrer attentif au développement des ressources pétrolières et gazières des pays du bassin de la mer Caspienne, et en particulier des voies de transit destinées à désenclaver les productions d’hydrocarbures ».

40 % de l’électricité issue du gaz en 2030

Car le constat est alarmant : « La politique de diversification géopolitique des approvisionnements européens n’a pas libéré l’Union d’une dépendance centrée sur le Moyen-Orient pour le pétrole et sur la Russie pour le gaz naturel. Certains États membres, et les pays candidats en particulier, sont entièrement dépendants d’un seul fournisseur par gazoduc ». Lire : la Russie. Les économies des pays candidats, pour des raisons historiques, fonctionnent essentiellement grâce au gaz du voisin russe. Plus propre que le pétrole et le charbon, le gaz est voué à se développer comme énergie de substitution dans les centrales thermiques et les transports européens. Selon le rapport, la dépendance énergétique globale de l’UE devrait s’accentuer à nouveau et atteindre 70 % dans vingt à trente ans, l’élargissement ne faisant que renforcer cette tendance. Les importations de gaz naturel pourraient passer de 60 à 90 %. C’est qu’en 2020-2030, 40% de l’électricité de l’UE serait issue du gaz.

Paradoxe donc : en tentant de diversifier les énergies, on crée effectivement une autre dépendance, politique. Avec, de loin, les plus grosses réserves mondiales, la Russie sera, sauf surprise, le seul pays capable de subvenir à la croissance à venir de la demande européenne en gaz. La diversification des approvisionnements en gaz que prône le livre vert n’implique pas pour autant de se passer de Moscou : en 2002, Romano Prodi signait un partenariat énergétique avec Vladimir Poutine. Quelle liberté de ton l’UE pourrait-elle avoir dans un tel contexte ?

Partenariat avec les Républiques transcaucasiennes

Poussée notamment par les pays entrant, l’UE manifeste donc la volonté de s’émanciper de ce partenariat trop complaisant sur les atteintes aux libertés fondamentales, la démocratie, la Tchétchénie… Chris Patten, le Commissaire aux relations extérieures, affirmait le 26 février devant le Parlement européen sa volonté d’un partenariat avec la Russie basé sur un partage de valeurs et une plus grande implication politique de l’UE.

De ce point de vue, l’enjeu énergétique serait donc extrêmement important pour pouvoir mener une politique étrangère ambitieuse, alternative à la Russie de Poutine. Coïncidence ou pas, juste après ce débat, il était question d’un rapport de l’Europarlementaire Gahrton sur la nécessité d’établir un partenariat étroit avec la Transcaucasie. Propre à défendre les intérêts énergétiques de l’UE dans la région et repris à son compte par Chris Patten, il permettrait de promouvoir la modernisation politique, le développement économique et le dialogue entre les trois Etats, l’Arménie étant de plus en plus marginalisée.

L’élargissement au sud dans les années 80, vers la Grèce, l’Espagne, le Portugal avait ouvert une ère de coopération euro-méditerranéenne. Celui à l’est devrait donc logiquement tourner l’UE vers le Caucase, et ce d’autant que la région s’ouvre à l’occident et l’Europe, comme en témoigne la récente prise de pouvoir de Mikhail Saakashvili en Géorgie. Poti le montre : l’avenir de la Géorgie est de l’autre côté de la mer Noire et l’UE représente aussi un pole de stabilité et de prospérité économique dans la région face au duopole explosif de la Russie de Poutine et des Etats-Unis.