De l'autre côté du miroir : géographie comparée des migrants et des touristes

Article publié le 15 janvier 2018
Article publié le 15 janvier 2018

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Allons-nous réaliser nos rêves ou coulerons-nous dans cette vaste mer ?

Je me souviens du Desierto de los Monegros en Espagne, dont les grands espaces me faisaient le trouver merveilleux. Il évoque à la fois la liberté de l'Amérique latine et la force du Sahara.

Assis dans un bar à Casetas, à quelques kilomètres de Saragosse, j'ai déclaré que je voulais absolument y aller. Des hommes m'ont demandé pourquoi chercher un endroit sec et isolé.

Mais c'était ce que je désirais vraiment, le néant.

Une pause, une césure, une promenade avec mes amis.

Las Bardenas Reales et El Planerón sont des endroits incroyables. Des montagnes de terre brûlée qui ressemblent à des pyramides. Là, nous avons joué au football et nous avons prétendu être au Mexique et au Pérou, nous promettant que nous ne nous perdrions pas de vue, que nous resterions amis pour la vie.

Les habitants m'ont dit que tant de sécheresse était une tragédie pour l'agriculture locale. Ici ont été menés les combats les plus sanglants de la guerre civile dans les années 1930. Belchite, complètement détruite, incarne la mémoire des morts pour la patrie et contre le franquisme.

Nous nous entassons dans une voiture complètement déglinguée et faisons semblant de rejoindre des ports éloignés. Nous entrons dans une église sans toit et regardons le ciel.

Bleu, brillant, immense.

Le guide nous raconte que les messages et les voix des fantômes qui peuplent ces lieux peuvent encore être entendus. Nous essayons, mais rien. Les esprits n'ont rien à nous dire. Ou peut-être sommes-nous incapables de comprendre, d'écouter.

Je me souviens de la mer et des plages de Sanremo et du Cap du Dramont. Les courses à vélo, la crique de la mouette, les falaises rouges.

Nous nous sommes baignés et nous sommes demandé ce que nous réservait l'avenir.

Réaliserions-nous nos rêves ou coulerions-nous dans cette même mer ?

Ensuite, nous nous sommes dit :

"Prenons l'un de ces Noirs qui marchent pieds nus ou avec des chaussures trouées au bord de la route et emmenons-le de l'autre côté avec nous !"

Nous hésitons un instant. L'expérience semble belle, forte, humaine.

Je pense à l'une de mes chansons favorites et je claironne

"J'aimerais changer le cours

Avoir l'audace de faire demi-tour! "

[Les Cowboys fringants, ndlt]

Mais nous ne pouvons pas, nous risquerions la prison.

Au nom de quelle cause ?

Avec quelle aide, avec quelle structure ?

Dommage, nous aurions aimé converser.

Ensuite, nous nous mettons en tête de voyager dans les pays d'Afrique francophone.

Nous qui nous sommes rencontrés à Paris et à Bruxelles. Nous qui aimons étudier la géopolitique, la philosophie, l'anthropologie et la littérature. Nous qui aimons le Musée de l'Afrique Centrale à Tervuren et le Musée du quai Branly.

Nous regardons les yachts des Russes et des Arabes qui se massent tout contre la frontière et il nous semble que les contradictions du monde se matérialisent en un instant. C'est pour nous qu'ils sont là, et pour tous ceux qui veulent les voir.

Tous, nous traversons la frontière.

Qui à la nage, qui en voiture, qui sur des bateaux de vingt mètres.

Les policiers italiens contrôlent la zone côtière qui mène de Vintimille à Menton avec des jumelles. De l'autre côté, il y a la gendarmerie nationale française. Il n'y a guère matière à plaisanterie avec eux.

Ils sont à la recherche d'embarcations illégales. Ils recherchent les sans-droits, les sans-documents.

Nous, ils ne nous recherchent pas.

Je me souviens de l'été sur la côte africaine en Sicile. Agrigente, l'un des plus beaux endroits de la planète. La Scala dei Turchi, l'embouchure de la Platani, les ruines grecques. Ma famille est originaire de ces régions, j'ai grandi là-bas.

Un Maghrebin nous fait un signe de main. Mon oncle s'approche pour voir ce qu'il veut. Il nous dit une phrase courte, grammaticalement incorrecte.

"Tourner tout droit ?"

Je n'avais que dix ans, je ne comprenais pas bien. Mais je connaissais la distance qui sépare la Sicile du Piémont. Quelque chose n'est pas revenu.

Je me souviens du Moyen-Orient. La Jordanie est pleine de Syriens, de Palestiniens et d'Egyptiens. Les réfugiés amassés à la frontière nord. L'après-midi dans un camion avec dix réfugiés qui m'ont raconté leurs aventures, leurs peurs, leurs rêves.

Le bassin de la Mer Morte. La zone la plus "basse" et salée du globe. Les terres qui existaient déjà avant Jésus et sont devenues la destination de tous ceux qui cherchent la fortune, qui veulent échappent aux bombes et à la misère.

C'est ici qu'est né l'homme et c'est ici qu'il mourra peut-être.

Je me souviens des jours à Bardonecchia.

"Aujourd'hui trop de neige, aujourd'hui beau soleil, aujourd'hui gelée, aujourd'hui il pleut, aujourd'hui brouillard"

Parviendrons-nous au bout de la piste ou allons-nous nous perdre dans les Alpes ?

Le mystère des montagnes. Grandes, glacées, impénétrables.

Pourtant, certains les traversent.

Qui à la marche, qui en télésiège, qui en remontées mécaniques.

Ils vont en France, au-delà de la frontière. Ils essaient de recommencer.

Eux aussi se demandent ce que leur réserve l'avenir.

Qui sait où ils vont et pourquoi.

Je me demande si, dans tous les endroits où nous allons, nous les suivons ou bien si ce sont eux qui nous suivent. Et si cette rencontre, en apparance anodine, n'est pas en réalité la métaphore d'un destin commun et partagé.

Peut-être sont-ils les voix des fantômes de Belchite, ces mêmes voix que nous n'avons pas eu la force d'écouter.