De la lenteur des arts

Article publié le 27 octobre 2017
Article publié le 27 octobre 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Nous sommes postmodernes : tout doit être rapide et indolore ; nous ne parvenons pas à combler les espaces vides que les artistes nous laissent à dessein ; nous ne résistons pas au noir et blanc, au silence, à l'absence d'effets spéciaux.

J'ai d'abord apprécié Mishima et Kurosawa ; maintenant, je préfère Ozu et Kawabata. Nul doute : j'ai vieilli.

Ces artistes partagent toutefois une même vision de la production artistique : honnête, réfléchie, parfois crue, délibérément mélancolique. Elle requiert un effort du sujet qui en profite, un élan émotionnel, si ce n'est forcément culturel. Elle ne peut se cristalliser en une apothéose de lumières, de couleur et de sourires. Pas ici de happy end.

Le cinéma et l'art contemporain proposent des sentiments édulcorés, des émotions instantanées. L'américanisation de la culture européenne pèse comme une enclume. La vision mercantile de la réalité a tué les grands mouvements cinématographiques nationaux, soumettant la réalité artistique aux besoins du capitalisme. Le street art, originellement phénomène de contestation sociale, se vend et s'achète aujourd'hui sans le moindre scrupule moral.

Que sont devenus la Nouvelle Vague et le Néoréalisme ? Et les grandes œuvres figuratives du XXe siècle ?

Ma génération est incapable d'apprécier la simplicité. Elle ne sait plus goûter un film racontant une histoire quelconque, une vie ordinaire. Elle n'apprécie pas un roman à l'intrigue lente mais riche de signification, ne s'arrête pas pour admirer un tableau.

Nous ne parvenons pas à combler les espaces vides que les artistes nous laissent à dessein – pour nous laisser une place, pour nous rendre co-auteurs. Nous ne résistons pas au noir et blanc, au silence, à la langue originale, à l'absence d'effets spéciaux.

Nous concevons la vie comme un parc d'attraction ; nous ne voudrions pas que les arts ayant pour tâche de la représenter nous donnassent tort.

Nous sommes postmodernes : tout doit être rapide et indolore. Il suffit de ne lire que quelques pages d'un chef-d’œuvre de Dostoïevski pour en saisir l'entière signification ; d'un Morandi, on se souviendra qu'il ne s'agit que de « quatre bouteilles en croix ».

Comme si un fragment pouvait donner tout son sens à une œuvre entière. Comme si Balzac avait écrit les Illusions perdues en un après-midi dans un café bondé.

La lenteur du cinéma, de l'art et de la littérature s'est évanouie dans le chantage de la contemporanéité. Le temps intérieur a cédé à l'esthétisation du monde, à la spectacularisation contrainte de la réalité où tout semble plus qu'il ne l'est.

L’œuvre répond à notre besoin narcissique immédiat en éludant la possibilité d'approfondissement personnel. La complexité et la réflexion sont des concepts du XXe siècle ; aujourd'hui ne subsiste que la célébrité de quinze minutes prédite par Andy Warhol.

Nous autres, les Italiens, sommes tombés dans le piège de cet embourgeoisement pathétique des arts qui veut que tout soit cool, fashion, international.

Nous autres, héritiers de Nino Rota et de Luchino Visconti, fils de Sciascia et de Pavese, ne savons pas goûter l'originalité du quotidien.

Dès lors, les États-Unis ont véritablement gagné la guerre.

Celle de la culture, celle, en définitive, dont parlait Gramsci.