De la haine à l’amour: les Allemands sur le Tour de France

Article publié le 3 juillet 2017
Article publié le 3 juillet 2017

Le Tour de France 2017 a commencé le 1er juillet depuis Düsseldorf, 52 ans après le premier départ outre-Rhin. Grâce au Tour, le cyclisme allemand a bien évolué en s'immisçant dans tous les recoins de la société. Pour le meilleur ou pour le pire. Retour sur 104 années de relations franco-allemandes dans la Grande boucle.

Le Tour fête sa 104ème édition cette année et son 4ème grand départ depuis l’Allemagne. Contrairement à ce que peut faire penser le nom Tour de France, les départs de l'étranger sont nombreux depuis 1950. De plus en plus de villes sont en concurrence pour accueillir le top départ ! « Le Tour de France représente la fête moderne, populaire et industrielle par excellence. », explique Sandrine Viollet, historienne et spécialiste du Tour de France. En 2017, le circuit qu'on appelle aussi La Grand boucle a donc donné le départ, samedi 1er juillet, à Düsseldorf, dans l'ouest du pays. Logique, selon Sandrine Viollet, tant la capitale de Rhénanie-du-Nord-Westphalie entend régner sur le vélo allemand. « L'objectif de Düsseldorf est de devenir "la capitale du vélo" en Allemagne et de promouvoir la bicyclette comme moyen de transport quotidien en ville », poursuit l'historienne.

Guerre et paix

Le choix de l'Allemagne ne doit donc rien au hasard. Si les coureurs du Tour de France passeront cette année par trois pays limitrophes - Allemagne, Belgique et Luxembourg - les organisateurs ont tenu à marquer le coup en lançant les hostilités outre-Rhin. Et en tournant la page d'une histoire cycliste aussi tumulteuse que celle qui a fait et défait les liens entre la France et l'Allemagne.

En 1903, date de la création du Tour, les Allemands se placent d'emblée dans la ligne de mire des organisateurs français. L'objectif de la grande course cycliste ? Redresser la France, et impressionner le voisin à l'est. « L'un des buts du Tour de France était de contribuer à la régénérescence physique et morale de la France face à l'Allemagne, explique l'histoirien Jean-François Mignot, auteur d'une Histoire du Tour de France (éditions La Découverte, Paris, 2014). Il fallait réaffirmer le sentiment national français. » Au début du 20 siècle, les esprits sont encore très revanchards, notamment face à l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Les deux grandes guerres vont évidemment avoir un lourd impact sur la compétition, 30 années durant. Les jambes des coureurs de deux nations servent autant à grimper les cols qu'à affirmer la domination d'un pays sur l'autre.

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le monde du vélo roule sur le même rythme que le concert des nations. Place à l'ouverture. Les Allemands participent de nouveau à partir de 1955 et le Tour devient un évènement pacifiste. La construction européenne est célébrée par les départs à l'étranger. Et l'Allemagne est célébrée pour la première fois en 1965, avec un départ depuis Cologne. À l'époque, les raisons sont à la fois sportives et diplomatiques. Il s'agit de récompenser les clubs allemands pour avoir fourni de jeunes talents comme Rudi Altig (champion du monde sur route et vainqueur de 8 étapes du Tour de France, ndlr) mais aussi permettre « une franche réconciliation entre la France et l’Allemagne, nécessaire à la reconstruction européenne », souligne Sandrine Viollet.

Le cyclisme allemand profitera de cette dynamique européenne. L’édition 1966 deviendra la plus prolifique de l'histoire allemande avec deux victoires d’étapes et quinze étapes pendant lesquelles Rudi Altig et Karl-Heinz Kunde ont successivement porté le maillot jaune. « Je suis un bon grimpeur et c’est en France qu’il y a le plus de montagne. Et puis voyez-vous, je me plais ici, les gens sont gentils », déclarera Karl-Heinz Kunde surnommé le « nain jaune » pendant sa période faste sur la Grande boucle.

Des champions en question

« Lors du Tour 1994, quand on commémorait le cinquantenaire du Débarquement en Normandie, au cours de l’étape qui passait par Utah Beach, c’est un coureur allemand, Olaf Ludwig, qui remporte une prime remise par le mémorial du Débarquement », raconte Jean-François Mignot comme pour rappeller que la réconciliation franco-allemande est alors consommée. Elle entraînera l’éclosion de « deux grandes stars que sont Jan Ulrich et Erik Zabel », explique Benoît Vittek, journaliste sportif spécialiste du cyclisme.

Le premier remportera le Tour en 1997 et le second endossera six fois le maillot vert du meilleur sprinteur. Ces exploits constituent « la grande période du cyclisme allemand dans le Tour », estime Benoît Vittek. La popularité des cyclistes grandit outre-Rhin et « si le Tour passe en Allemagne en 2000, c’est parce qu’il y a beaucoup de fans d’Erik Zabel », confie Jean-François Mignot. « Incontestablement, l'Allemagne et ses champions ont marqué l'Histoire du Tour de France », pointe Sandrine Viollet. Mais à la fin de la décennie, le cyclisme est touché par un fléau qui n'épargne personne : le dopage. Le champion allemand Jan Ulrich est impliqué dans plusieurs affaires retentissantes comme l'affaire Puerto et se retrouve sur la liste noire des coureurs positifs à l'EPO de l'édition du Tour de France 1998. L'Allemagne tombe en état de choc. « Ça a été un grand coup pour le cyclisme allemand. Ont suivi l’arrêt de la retransmission du Tour par les chaînes publiques », explique Benoît Vittek.

Pour autant, les jeunes allemands n’ont pas dit leur dernier mot : « Le cyclisme allemand n’était pas mort, il était même extrêmement vivant, ce qui générait de l’attraction et de l’engouement populaire », nuance Benoît Vittek. Principale idole : le sprinteur Erik Zabel qui fait encore rêver nombres de jeunes coureurs outre-Rhin. « On remarque une très bonne école de cyclisme dans le sprint. Ils ont les meilleurs sprinteurs avec Marcel Kittel et André Greipel », poursuit le journaliste. À ces deux stars s’ajoute Tony Martin, « un des meilleurs rouleurs du XXIème siècle ». Grâce à leur performance, ces trois têtes d’affiche ont permis aux Allemands de se réconcilier avec le Tour.

Des sommets aux virages mal négociés, le Tour de France a indéniablement été source de partage entre la France et l’Allemagne. Partage de bons procédés, de souvenirs et de savoir-faire. Aujourd'hui, qui pourra nier que le Tour a aidé le cyclisme allemand à se développer ? Ce n’est sûrement pas le départ de Düsseldorf qui prouvera le contraire.