David Eloy Rodríguez: “Le succès et la victoire ne sont que des formes du malentendu”

Article publié le 24 juillet 2007
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Article publié le 24 juillet 2007
David Eloy Rodríguez (Foto, DER)Depuis sa base d’opérations dans le typique quartier de la Alameda de Hércules, à Séville, traditionnel voisinage sylvestre encore hanté de personnages du deep south, voyous à la recherche d’un Eldorado nocturne, de putes et d’étudiants tous à la chasse les uns des autres dans les bars ou sur les bancs des rues, ce poète né à Cacéres (Extramadoure), projette urbi et orbe sa passion pour le présent, pour sa bande de potes et pour tous les perdants de la planète

L’écrivain David Eloy Rodríguez, 31, se tient pour un homme “du sud” et “de son temps ; il ne saurait être autrement”. Avec trois recueils de poèmes sur le marché et toute une batterie d’initiatives autour de la poésie, l'action culturelle et la polipoésie, il vient de s’embarquer dans une nouvelle aventure dans l’univers de la littérature et de la création, en inaugirant, avec son inséparable ami et poète José María Gómez Valero, la maison d’édition indépendante Libros de la Herida (Livres de la Blessure). Un projet “qui a pour vocation ne pas avoir d’avenir”, comme il se plait à souligner, tout en laissant –sans le verbaliser- la porte ouverte à cette opiniâtre volonté de survivre que comporte tout ce que l’on considère provisionnel. “Avec Libros de la Herida nous prétendons, sans perdre le respect dû au métier d’éditeur, vivre le monde du Livre depuis un angle différent à celui que nous étions habitués, en le concevant plutôt comme un objet, pour continuer d'apprendre”. CHICAGO FARENHEIT Là dehors la ville s’étouffe au milieu d’une vague de chaleur sans précédent, dit-on. Je vois la chaleur. Fumée. Et je pressens ses pas et je l’écoute à travers les vitres d’une bibliothèque réfrigérée de la ville de Chicago. (1996) reste son premier recueil de poésies –lui valant le Prix de poésie de l’Université de Séville-. Plus tard, parmi d’autres prix et colaborations dans des œuvres collectives et revues spécialisées, il publiera (2000) et (2006). Entre temps, il continue de diriger des ateliers de création littéraire, de concevoir et de représenter dans toute l’Espagne des spectacles de poésie scénique et musicale arrivant jusqu’à enregistrer un disque avec le Circo de la Palabra Itinerante, duquel el fait partie: une expérience de poésie et musique en groupe que nous venons de mettre en jachère après une décennie d’activité, justement pour plonger dans d’autres histoires et créations . “J’ai toujours voulu mettre ensemble les diverses formes d’expression de la parole poétique actionnée [scène, musique, performance], aller à la recherche de nouveaux chemins d’expression dans la tradition pour innover et mieux trouver les lecteurs ; ceci dit, pas conçus comme des simples récepteurs de texte, mais plutôt comme des complices, comme des amis,des camarades dans la vie”. Des amis qu’il trouve partout où il va, mais notamment en Catalogne, une des régions pionnières par rapport à la création polipoétique, et où son disque à cueilli d’avantage de succès. Une pièce corale repue d’irréverence et d’amitié insoumise. Biblioteca Pública de Chicago (Foto, drdrewhonolulu/Flickr)ChraufMiedo de ser EscarchaAsombrospolipoétiquesArte a la idea

Elle est bizarre la fleur qui fleurit sur ton balcon : elle surgit, belle et fragile, entre les barreaux ; c’est la seule dans ta rue ; c’est l’hiver. « Réfléchir pour agir »

Depuis sa base d’opérations dans le typique quartier de la Alameda de Hércules, à Séville, traditionnel voisinage sylvestre encore hanté de personnages du , voyous à la recherche d’un Eldorado nocturne, de putes et d’étudiants tous à la chasse les uns des autres dans les bars ou sur les bancs des rues, ce poète né à Cacéres (Extramadoure) et sévillan d'adoption, projette sa passion pour le présent, pour sa bande de potes et pour tous les perdants de la planète. Mais voyons, elle n’est pas déjà trop vue cette pose du poète engagé avec les parias du monde? “Mais comment ne pas se fixer sur les perdants!”, contre-attaque-t-il. “Les perdants c’est la majorité partout. Nous sommes tous des perdants en quelque sorte, mais malheureusement il y a des cons qui ne l’assument pas, voire qui le nient. Le succès, la victoire et la renommée ne sont que des formes du malentendu et de l’injustice. Ce n’est pas que je veuille me poser en porte-parole des perdants du monde, mais il me semble plus juste confronter l’existence d’un conflit plutôt que de la nier ; ceux qui admettent leur défaite m’intéressent bien plus”.Columnas de la Alameda de Hércules, en Sevilla (Foto, darkimp_666/Flickr)deep southurbi et orbe

Quand la vie est une prison tu es un whisky dans la prison. Quand la vie est une prison tu es le soleil derrière la fenêtre, portes ouvertes. Estampa clásica de Praga (Foto, Xavi Hervás)Un poète du conflit

Derrière ses yeux de marmotte encore endormie et son sourire heureux de chat de Cheshire –ceci étant sans goguenasrdise-, David Eloy Rodríguez représente sûrement un des poètes les plus actifs des jeunes lettres espagnoles et une de ses voix les plus singulières, grace à sa particulière vision de la poésie et de l’existence comme un conflit qu’il est nécessaire aborder “depuis la réflexion et vers l’action”. ILS ONT DIT Ils ont dit : “à partir d’ici plus jamais. à partir d’ici, vous voyez, l’eau est limpide”. Mais nous on continuait de voir LE MÊME FLEUVE SALE. “Je n'aime pas trop me plaindre, même si, en bon espagnol, je perds toujours beaucoup de temps en imprécations”, reprend-t-il pour continuer dans l'idée que sa poésie “ne veut pas ignorer la construction permanente d'un monde injuste”. Ce n'est pas un peu tard pour être poète social? Rien à voir avec. Oublions les étiquètes trop réductrices pour cet écrivain qui, tout au plus, accepterait qu'on le catalogue de “poète du conflit” ou “poète de la résistence”. Ce n'est pas la première fois qu'il se voit dans l'obligation de démasquer à ceux qui tachent de “poète social” à qui dénoncent un ordre injuste “tout simplement pour liquider un problème. ‘Ça c'est comme ce qu'on faisait pendant les années cinquante’, dit-on, et comme ça on évite de se faire face à la critique contenue dans un poème”. “Les villes sont les expériences que nous avons eu en elles” Les poèmes de David Eloy Rodríguez sont pleins de ville et de villes. Prague, Chicago, Barcelone, Berlin ou Lyon, sont quelques uns des arrêts officiels contenus dans ses vers, des artères dans lesquelles il fait circuler son iconographie urbaine si personnelle et combinée de sentimentalisme comique et autodérisoire inavoué selon la technique du clown. Il insiste sur le fait que son écriture “est un exercice de connaissance de la réalité, une recherche” pour amasser ses expériences. “Chacun écrit de l'expérience vécue et rêvée, et mon expérience vitale s'est toujours passée dans la ville en tant qu'estpace symbolique et dans un sens vaste”, explique-t-il. “Et je note, en tout cas, que les villes sont les expériences que nous avons eu et rêvé en elles, et non pas ses monuments”, voilà pourquoi dans ses vers on trouvera surtout des ambiances de villes, au lieu de de détails typiques ou des adresses reconnaissables. Naturellement, si j'habitais dans la campagne, “ma poésie serait tout autre”, assume-t-il tout en se plaignant qu'en Espagne on ait infravalorisé la poésie d'expérience rurale. “Cela me surprend beaucoup”, raisonne-t-il, “qu'on soit presque tous enfants des émigrés du monde rural vers les villes et que pourtant on ait ignoré le monde rural. C'est une erreur”, croit-il, “que de penser que seulement ce qui est urbain est actuel.” J’ai les entrailles ailleurs. Le soleil s’est levé quelque part, mais je n’y étais pas. Il y avait une belle fontaine et des lumières et une femme au tranchant de fil de fer et à la bouche d’alouette sur la pelouse, Buenos Aires (Foto, dbuc/Flickr)

marchant sur l’herbe rouge, et je n’y étais pas. Instant difficile. J’ai passé toute ma vie à oublier. Je pense que c’est déjà quelque chose que de se l’avouer. “Je suis David, et je suis anonyme, et j’ai passé toute ma vie à oublier.” Ensuite tu es arrivée, et ça c’est une autre histoire, et puis maintenant tout cela n’a rien de drôle. J’ai lu Les Indes Noires et La Tulipe Noire, même si à présent je ne me souviens de rien. Oublier c’est la merde. Je pense pouvoir aller à votre encontre parce que j’oublie, mais aussi parce que je vous aime, et parce que je continue d’ignorer qui diable vous êtes et à quoi vous êtes venus. Nous avons tous fuit de chez nous et nous avons contemplé un hiver triste et compliqué. Nous avons sorti la tête par dessus les toits et nous n’avons cru voir que du fer blanc et des terrasses dénudées. C’étaient des temps difficiles, et tu n’étais pas encore arrivée, alors. Je te le raconterai comme s’il s’agissait d’un conte dans le feu que nous allumerons au lit. Tout ce que nous étions brûlera et ce sera beau de voir comment nous ne fûmes que toutes ces choses-là que nous avons oublié. J’espère qu’on retrouvera alors mon corps sur les rochers. Rendez-moi à l’océan finalement, et de la douleur de la chute faites un paradis si cela vous semble. C’était si tendre que de rester seul à côté de nous! Le bruit terrible de la nuit sur les châteaux, les orages dans les champs, le mois d’août dans les oublis, les villes inconnues qui furent les nôtres pour toujours, puis la fuite interminable des amants dans les salles de cinéma. Être à la marge comme vocation et baigner dans l'amitié comme passion Ce qui peut surprendre le plus de David Eloy Rodríguez, c'est que, en se sentant si confortablement dans son jeux de symboles urbains, il ait décidé de rester depuis 15 ans dans une ville aussi extraradiale et attachée au monde rural comme Séville. Une ville aimable et conviviale, selon lui, à deuxs pas de Cadix –son petit coin-paradis à lui- et à rien –maintenant que les low-cost sont paretout- de Barcelone, Paris et le reste du continent. “C'est aussi”, insiste-t-il, “une ville qui me permet de respirer, de vivre, de faire et rester à la marge de l'industrie culturelle en même temps que d'apporter ce que j'ai à apporter à la littérature”. Nonobstant, ils plus probable que la vraie motivation pour qu'il reste dans cette ville sudiste soit le fait d'avoir trouvé là quelques uns de ses “camarades de voyage les plus chéris”. Notamment José María Gómez Valero, un autre poète par dessus la norme dans la nouvelle scène espagnole, avec qui il forme –dans l'univers de la poésie- un couple comme les fameux Costus ou les Pierre et Gilles dans les arts plastiques, ou les frères Cohen dans le cinéma, si bien nos poètes seulement dans le plan créatif. Pedro del Pozo ou Juan Antonio Bermúdez sont d'autants camarades de voyage de David Eloy –apélatif chargé d'affection par lequel on commence à le nommer de manière courante dans les milieux spécialisés et dans les conversations téléphoniques des amants de la poésie à Séville, à Barcelone, à Valence…-. Ses noms sont des piliers de cet passion pour la bande de potes à réminiscences presque lycéènnes que ce poète cultive avec une véritable tendresse pleine de T-shirts rayés dans les bars, les bibliothèques et le salon de son appartement de la rue Viriato dans la capitale andalouse. Ce n'est pas par hasard que le poète Juan Antonio Bermúdez figure comme nouveauté éditoriale pour la rentrée qu'il nous prépare avec sa maison dédition Libros de la Herida. La sincérité c’est la douleur. Dénudés, sous la pluie, tels des anges vagabonds implorant au ciel de nous oublier. Nous sommes blessés Librería La Fuga, en Sevilla (Foto, UNIA/Flickr)

par le toucher de la vie, par des griffures de désir, par la fragilité de l’air

qui s’échappe et meurt. La nécessité de convoquer En 1996, il publie son premier ouvrage, Chrauf: le recueil d'un jeune avec air de chenapan qui choisit d'offrir au monde en échange ses tripes sans en épargner ses misères et une certaine nécessité de rédemption de ses passions à travers l'étonnement et la joie de vivre. Il s'agit d'un livre rempli de rafales très pointues d'ironie et d'empathie à pelletées égales, “qu'aujourd'hui”, avoue son auteur, “quand je le relis, me fait éprouver de la jalousie pour celui qui l'écrivit, pour son courage verbal et expérienciel, pour ses désirs,que je ne saurais pas toujours reproduire. C'est comme si j'avais été en forêt vierge à la chasse de l'éléphant et aujourd'hui je feuilletais l'album de photos et me voilà là en train de chasser des éléphants.” ¿Mais que veut dire Chrauf? Rien. C'est un mot sans signifié, une parole impossible, comme le bruit que j'imagine d'un corps qui s'évapore. “À 18 ans, quand j'ai écris ce recueil, on peut tout se permettre. C'est comme une invocation.” Ses pages son remplies de présences, de compagnie, de silouettes convoquées comme pour les disposer pour un règlement de comptes, ou les asseoir à la table des requins et qui aboutit avec tout le monde gavé d'affection et de baisers, dont le point culminant c'est son long poème intitulé Dévoués, son particulier poema de los dones à lui, bondé d'hommages à la beauté de tout ce qui semble désorienté et de ceux qui semblent désorientés. Et qu’encore le Chase Manhattan Bank a fixé le prix de la tête du Grand Sous-commandant Marcos parce-qu’il est pauvre et qu’il sait trop d’un russe qui est tombé avec le mur, et s’engageait à demander du pain et à dire pang entouré d’une poignée de sauvages, lesquels, insiste-t-on, sont d’ailleurs pauvres, (il semblerait que le foutu gauchiste de la forêt vierge conserve une affiche du Ché dans sa tanière scandaleuse et plurirrévolutionnaire) et qu’encore les zapatistes (s’il arrive qu’il en reste quand tu lises ça) montreront leur tête criblée par dessous les chars blindés, en ignorant –il faut être hérétique, il faut être pauvre, il faut être hipersousdévelopé et mangeur de lézards de forêts dévastées- les paroles du prophète Jérémie lorsqu’il dit “ayez confiance en Dieu mais point aux hommes”, (qui, eux, sont plus dangereux, j’ajoute modestement) et qu’encore le Chase Manhattan Bank se compose de gens qui ont pris des Kellog’s avec de l’argent au petit déjeuner et de l’air pourri en même temps qu’ils tapaient des condamnés sur l’écran de l’ordinateur de leur terrasse en regardant leurs blocus et leurs exécutions d’individus sans jardin, sans poste fixe, sans démarcation aisée classe moyenne moyenne inférieure moyenne moyenne moyenne supérieure, sans chiens vaccinés et avec psychanaliste cher et psychanalisé, sans journaux aussi vides que le goudron stable sous leur ressources, sans voiture lancée vers l’indifférence et sans deux simples option démocratiques (droite et extrême droite). C'est là que réside la raison qui le poussa à devenir poète. “Il y eut un instant où je me suis rendu compte que beaucoup de monde se sentait dans mes poèmes comme chez eux. Dès lors, je compris que c'était non seulement mon droit mais aussi ma responsabilité que de continuer d'écrire comme je le faisais”, nous décrypte ce diplômé en Communication Audiovisuelle et en Anthropologie. DÉVOUÉS dévoué au tigre qui me dévore d’une étreinte dévoué au temps qui passe par dessus nous comme le voyageur qui visite la chambre de son enfance, dévoué aux fleurs inutiles des parcs et à la douleur des cristaux fragiles de la mélancolie, à coups de pierre contre nous. dévoué aux hôtels dans lesquels je ne me suis pas rendu accompagné d’une jeune à la ceinture parfumée de romance qui n’attendait pas mon retour, dévoué à la cruauté de la procédure inutile équinoxe et scène des pleurs et des nouvelles qui n’arrivent pas par satellite dévoué à la jeune fille aux genoux ensanglantés et couverts de boue, aux lettres de Prague, au sud de tous les endroits, à l’usure, à la rupture, aux lettres de n’importe où, aux vaisseaux, au vin abstème qui revient avec ton souvenir, absurde comme la lumière obscure des cinémas où s’embrassent les amants, les doutes, les acteurs. dévoué aux coins des rues, à l’image désirée, aux bords de mer, au journal d’espoirs que je rédige constamment et où je ne figure pas. dévoué à un adieu qui parcourt la poitrine des oiseaux d’air en air vers les soleils nostalgiques de l’équinoxe, dévoué aux rails sur lesquels circulent les éléphants ambitieux de forêt vierge et de sourire, dévoué au vent qui portera nos noms dans de nombreux voeux, dévoué au bal sans rythme que nous dansons chaque nuit ailleurs, dévoué à celui qui m’aima parce-que je me vois obligé à lui demander pardon sur quelque sujet, dévoué à toutes ces soirées parce-qu’elles perdent presque tout ce que tu entraînais emmêlé dans tes cheveux tes cheveux tes cheveux dont je me souviens encore. dévoué à l’apprentissage de mots dans ta langue qui est celle du silence que les planètes ne comprennent pas parce-qu’ils se sont trompés sots sots sots ils ne comprennent pas dévoué à un mot plein de poissons que je recherche et à la phrase nette dans les radiateurs et dans les aéroports, dévoué à la mer gisante dans le coup brusque des battements des corps morts, dévoué à marcher, marcher sur la terre fraîche et sur des pages de livres dans des villes submergées, dévoué aux châteaux que je me suis engagé à chercher malgré les prévisions nuageuses, aux lignes sans définition des téléviseurs en panne, aux dépanneurs d’étoiles et de dimanches lourdement reclus les lundis dans les bars où il ne reste de la place que pour la tristesse. dévoué à une heure en train de regarder l’horloge invisible de mon corps auquel il fait si longtemps que je ne réfléchis pas puis pas besoin

de tant de mots qui ne servent à rien sauf pour que tu me voies les doigts tachés d’encre et d’illusions. Miedo de los que tienen miedo Au tournant du nouveau siècle et après lui avoir été décerné le prestigieux prix Surcos de Poesía, il se décida à publier Miedo de ser escarcha. Un recueil très différent du premier et dans la morphologie des textes et dans la liqueur dentée distillée dans certains poèmes qui annoncent un militantisme plus accentué, plus organisé en faveur de cette “pelouse entre les pavés”, en témoignant de la douleur commune contre les simulations et les pouvoirs qui soutiennent cette simulation. Ses poèmes sont courts et d'un ton âpre. Très directs. “Non pas parce que j'aie renié des poèmes longs, mais parce que ces poèmes courts nous convoquent très rapidement”, explique-t-il, “et restent après à bouillir très longtemps dans nous”. MARAT – SADE, 1998 Le problème maintenant c’est qu’il y a beaucoup de surveillants et peu de fous. Le problème maintenant c’est que la cage est à l’intérieur de l’oiseau. Par ailleurs, il conserve encore plus intense son engouement particulier pour l'ironie et la rupture clownesque de la logique. Notamment dans les poèmes Cartographe III et Buveurs, où l'on perçoit aisément son plaisir à mettre en exergue les contradiction sredondantes de la vie de hommes, son besoin d'aller les montrer du doigt, les couvrir, les adopter et, sans âcreté, leur tirer des oreilles. LE CARTOGRAPHE III Il se baignait heureux dans les fleuves des planisphères, dans les noms des fleuves des planisphères. Il savait ce qu’était un fleuve, comment c’était, à quoi cela ressemblait-il. Mais jamais, jamais, il s’était mouillé dans un fleuve. BUVEURS Le buveur de sang, le buveur de nuits, le buveur de mousse de femme. Celui qui clôt les bars, celui qui les ouvre. Celui qui ne renonce à rien, celui qui épuise la vie jusqu’à ce qu’elle blesse, et elle blesse. Le fou, le saint, le sage, le premier buveur, celui qui reste tout seul : celui qui boit. “Je ne comprends pas pourquoi depuis l'Académie on méprise tout ce qui est comique dans la poésie. Le sens de l'humour c'est ce qui reste à la fin, au bout des siècles: La Celestina, El Lazarillo de Tormes, Don Quijote, tout Quevedo, etc.. Ceci dit”, previent-il, “je ne recherche pas une poésie cynique. Je n'aime pas me remuer dans la violence de l'amertume défaitiste. La poésie n'est pas un exercice d'autosoulagement, mais une manette pour permettre la réflexion et l'action, et ceci est incompatible avec l'autosoulagement”, il explique. À RAS DE CIEL Après un long fléau qui ne les acheva pas tous. Après une nuit obscure, un ciel abrupt, un air féroce, un fléau vorace qui ne les acheva pas tous, les arbres qui restaient, aux racines mélancoliques, levèrent les poings emplis de vent. “Penser à l'avenir c'est pour les gens qui ont peur” Après la publication en 2006 de son troisième recueil, Asombros, élaboré en dialogue avec le peintre Miki Leal, David Eloy Rodríguez surgit comme un poète consacré dont les textes ont été repris, entre temps, pour des chansons du chanteur Iván Mariscal ou dans de nombreuses compilations espagnoles et latinoaméricaines, la plus récente étant Once poetas críticos en la poesía española reciente, en 2007, une antologie dirigée par le poète de Valence Enrique Falcón. Des plans d'avenir? “Écrire. Sans plan ni pressions. Ma relation avec l'avenir est insignifiante. Dans la mesure où je le vaux, je procure de perdre le respet pour l'avenir, de ne point le considérer: souvent, l'avenir sert à faire peur, et moi je préfère me concentrer à gagner mon présent.” Jamais nous n’avons été des héros. Nous ne serons pas des héros. Enfants de losers la défaite dans les veines. Soldats sans gloire en territoire ennemi, se léchant les mêmes blessures, appliquant les mêmes remèdes. Enfants qui lancent des pierres contre les trains. Baleines harponnées prêtes à résister. Allonge toi sur le sol. Regarde le ciel. Ne bouge pas. Ne respire pas. Tu verras vite planer les vautours. Un auteur espagnol: José María Gómez Valero Un recueil de poèmes: Todas las Puertas abiertas (Pedro del Pozo) Un auteur en langue non castillane: Rilke Un bouquin en langue non castillane: tous ceux de Rimbaud Une écrivaine en castillan: Isabel Escudero Une écrivaine en langue non castillane: Emily Dickinson Une ville à laquelle échapper: Buenos Aires Una actrice de cinéma: Emmanuelle Béart Un acteur de cinéma: Marlon Brando Une langue que tu voudrais apprendre: toutes Un pays européen duquel tu te méfies: l'Autriche Le plus grand inconvénient de la construction européenne: Que les priorités soient les intérêts du capital Le plus grand avantage de la construction européenne: Ça rapproche les gens Un personnage historique qui t'ait impressionné: Gandhi Un personnage actuel qui t'impressionne: Agustín García Calvo Une réforma politique urgente: celle du revenu basique universel Une librairie: La Fuga (Séville) Un bar: Las Sirenas (Séville) Le métropolitain qui te plaise le plus: celui de Barcelone Une ville que tu detestes: je ne me vante pas de détester Un tableau qu'emporter chez toi: Tous ceux de Francis Bacon Un groupe de musique: The Doors Un film: Themroc (Claude Faraldo) Un épisode militaire que tu admires: aucun Ton plat préféré: Macaronni sauce tomate Un nom de femmes que tu te répètes souvent: Mon avocat m'interdit de répondre à cette question Ce que tu voudrais oublier mais tu ne peux pas: “Seul une chose n'existe pas, et c'est l'oubli” (Jorge Luís Borges) TOMBÉE DE LA NUIT Il existe un conte d’Asimov qui parle d’une planète avec deux soleils où jamais il ne faisait nuit sauf une fois tous les mille ans. C’est alors que tous, ensorcelés, Macarrones con tomate, el plato preferido de David Eloy Rodríguez (Foto, Ibán/Flickr)

(le ciel se transformait en étoiles inédites) devenaient complètement fous. Ainsi la vie. Quand on arrive au petit matin à une ville, par exemple à une station d’essence dans la banlieue de cette grande ville, disons que Berlin, ou Lyon, ou Barcelone, et nous ne possédons qu’un numéro de téléphone, et il est 3h A.M. -un numéro de téléphone, un foyer, un amour, tout, à la merci d’un fil macabre, d’un numéro de téléphone de sept chiffres- et on ne sait pas où on se trouve, et on a sommeil, tant de sommeil, et peu d’espoir, seulement un numéro de téléphone et envie de prier, alors la cabine téléphonique devient le Phare d’Alexandrie, la foudre qui pénètre l’orage, la seule compagnie, une amante cruelle, mais au moins une amante, si lumineuse et chaleureuse dans la nuit redoutable, dans la nuit obscure, interminable. Livres: Chrauf (Ediciones de la Universidad de Sevilla, 1996) Miedo de ser escarcha (Qüasyeditorial, Sevilla, 2000) Asombros (César Sastre Editor, colección Carne y Sueño, Sevilla 2006 Compilations: Voces del extremo: Poesía y conflicto (Fundación Juan Ramón Jiménez, Moguer, 2001) No doblar las rodillas: siete proyectos críticos en la poesía española reciente (Universidad de Chile, Santiago, 2002) Poesía de la conciencia (Zurgai, Bilbao, 2003) Punto de partida (Universidad Nacional Autónoma de México, 2006) Once poetas críticos en la poesía española reciente (Ediciones Baile del Sol, 2007) LES VOYAGEURS Comme on regrette les voyageurs ! À peine sont-ils partis, et il est déjà trop tard. Crédits: Photos David Eloy Rodríguez (Pepo Herrera); Photo Bibliothèque publique à Chicago (drdrewhonolulu/Flickr); photo Colonnes de la Alameda de Hércules (darkimp_666/Flickr); photo Vue de Prague (Xavier Hervás); photo de Buenos Aires (dbuc/Flickr); photo Macaronni sauce tomate (ibán/Flickr)