« Das Biber » : il n'y a pas que l'élite blanche à Vienne

Article publié le 26 mars 2015
Article publié le 26 mars 2015

Visite au coeur de Das Biber, le mensuel de la nouvelle génération viennoise qui se bat pour l'intégration des immigrés. L'occasion d'une discussion avec le rédacteur en chef adjoint autour de l'immigration, l'intégration, le journalisme, et surtout le langage. Parce qu'ici, bien qu'il y ait des Bosniaques et des Turcs, on ne parle qu'une seule langue : l'allemand. Willkommen !

Il y a quelques années, le journaliste Simon Kravagna a déménagé dans le quartier de Favoriten, situé au sud de Vienne. Il s'est alors rendu compte (sans doute pas pour la première fois) de la diversité qu'abritait la capitale autrichienne. Selon les dernières études de Statistik Austria, en 2013, 19,4% de la population était issue de l'immigration, soit 13% de plus qu'en 2008. Parmi eux, 29,3% étaient originaires de pays non-membres de l'UE issus de l'ex-Yougoslavie et 16,5% avaient des origines turques. Alors qu'1,2 millions d'habitants sont nés dans un autre pays, 428 000 sont nés en Autriche et font partie de ce que l'on appelle les « immigrés de seconde génération ». Une multiculturalité qui ne se reflétait cependant pas dans les médias, du moins pas jusqu'à maintenant.

Kravagna a passé dix ans à travailler pour Kurier, l'un des quotidiens les plus lus en Autriche, mais il a décidé de quitter sa place, à la tête de la rubrique politique, pour se lancer dans une autre aventure éditoriale qui l'a amené, en 2007, à créer le magazine Das Biber. Le premier numéro, le pilote, a été publié la même année mais ce n'est qu'en 2009 que Biber a commencé à être distribué gratuitement dans plusieurs endroits de la ville.

Six ans plus tard, Biber est un magazine bien établi avec des bureaux dans le celèbre MuseumsQuartier de la capitale, un espace multifonction qui abritait autrefois les écuries de cour, remplacées aujourd'hui par de nombreux musées, bars et boutiques « cools » qui font souffler sur la vétuste Vienne un vent d'air frais. Le magazine, tiré à 65 000 exemplaires, sort tous les mois, sauf en janvier et en août car les numéros d'août et juillet sont doubles.

Trois personnes à la rédaction, deux au département commercial ainsi qu'une trentaine de volontaires (venus pour la majorité de pays de l'ex-Yougoslavie mais aussi des Turcs, des Polonais, des Bulgares, des Kurdes et des Allemands) font ce magazine qui tente d'établir des ponts entre les différentes communautés qui vivent dans la capitale autrichienne. « Nous avons une rédaction très diverse comme l'est la ville et comme le sont nos lecteurs », se réjouit Amar Rajković, rédacteur en chef adjoint du magazine, en ajoutant que Biber « n'est pas une revue classique sur la politique, la société ou la mode, mais plutôt quelque chose à mi-chemin entre tous ces éléments ».

Former une identité « post-immigrante »

« Moins d'1% des gens qui travaillent dans les grandes rédactions sont originaires d'autres pays. Du coup quand on lit les magazines ou les journaux, c'est l'Autriche des élites blanches de Vienne que l'on voit au fil des pages », dénonce Rajković. « Ce qui nous différencie c'est que dans notre magazine, on peut lire un texte sur une femme qui porte le voile, écrit de sa propre main. Dans les grands médias, tout le monde parlera de cette femme ou de la jeunesse qui grandit dans les ghettos... mais jamais on ne leur donnera la parole. » Depuis que Biber a été lancé, le magazine n'a cessé de grandir et de récolter les prix. A la différence des autres publications à caractère « ehtnique » éditées en Autriche et en Allemagne, Das Biber est entièrement rédigé en allemand. Et c'est cette particularité qui permet à Biber de contribuer à la cohésion des différentes communautés établies à Vienne aujourd'hui. « [Kravagna] a parlé avec d'autres Turcs et il a bien vu que, même entre eux, les Turcs parlaient allemand, tout comme les gens venus de Yougoslavie », me raconte Rajković.

De son côté, la linguiste autrichienne Edna Immaovic assure que « Biber reflète la construction d'une identité postimmigrante parmi les jeunes, puisque la majorité de ses lecteurs sont nés en Autriche » ajoutant « qu'il reflète également parfaitement le phénomène d'alternance du code linguistique », qui rend la langue encore plus riche. C'est qu'à Biber on apprécie les variétés de langage et les différents mots d'argot de chaque groupe linguistique, en raison de son origine géographique ou culturelle et cela se reflète dans le langage utilisé. Biber est ainsi le témoignage exceptionnel des changements démographiques que connaît une ville qui, en dépit de son apparente tranquilité, est en pleine ébullition.

Biber Académie, un tremplin pour l'avenir

Mais la lutte de Biber contre le monopole va beaucoup plus loin. En 2011, ils ont décidé de créér une école pour conseiller et former de jeunes talents au journalisme, au coeur même de leur rédaction. « La Biber Akademie c'est notre "mini-université", nous avons quatre jeunes avec qui nous parlons de journalisme, on leur donne une petite paye et on les recommande à d'autres médias qui n'ont que peu ou pas d'immigrés. Nous voulons lutter contre le monopole et pour l'intégration des nouvelles générations de Viennois dans les médias ». Tous les deux mois, quatre journalistes en herbe passent par la Biber Akademie, après casting. « On leur met la pression parce qu'on pense que c'est la meilleure façon pour eux d'aborder le futur, pour qu'ils apprennent des choses, puissent aller loin au sein des grands médias et faire leurs preuves. »

Pour Rajković, en Autriche, une république où l'on célèbre encore la saison des valses (bal des débutantes inclus) et où le président prête encore serment sous le regard imposant de l'impératrice Maria Theresia, il y a encore beaucoup à faire. « Aux États-Unis par exemple, dans les rédactions il y a 80% de blancs et 20% d'hispaniques ou de noirs. Même la BBC a introduit des quotas pour ces populations », conclut le journaliste avant de prendre la pose, de bonne grâce, devant l'objectif de Marko Mestrovic, photographe pour Biber.