« Dans l'utérus de Srebrenica » : le documentaire d'un génocide

Article publié le 13 janvier 2014
Article publié le 13 janvier 2014

Le 11 juillet 1995, à Sre­bre­nica, en Bos­nie, plus de 8 000 per­sonnes ont été ex­ter­mi­nées par les troupes serbo-bos­niaques de Ratko Mladić ar­rêté en 2011 et ac­cusé de gé­no­cide. Dans l’uté­rus de Sre­bre­nica est le récit en images des stig­mates de ce drame. In­ter­view avec Giu­seppe Car­rieri (réa­li­sa­teur) et Gian­carlo Mi­gliore (di­rec­teur de la pho­to­gra­phie)

ca­fé­ba­bel : Com­ment est née l’idée de Dans l’Uté­rus de Srebre­nica ?

Giu­seppe Car­rieri et Gian­carlo Mi­gliore : L’idée est née de la pos­si­bi­lité de res­ti­tuer à l’his­toire l’hé­roïsme des femmes bos­niennes qui ont sur­vécu au gé­no­cide de Sre­bre­nica. Ce qui s’est passé dans l'in­dif­fé­rence gé­né­rale est mal­heu­reu­se­ment tris­te­ment cé­lèbre. Nous, nous vou­lions plu­tôt évo­quer la force des femmes, des mères, des grands-mères d’après-guerre, dé­ci­dées à ne pas vou­loir confier la mé­moire de cette tra­gé­die à des nu­mé­ros écrits avec du sang. La re­cherche de ré­si­dus os­seux de leurs proches a été pour nous le symp­tôme le plus pro­fond d’un amour dra­ma­tique, trans­posé dans la syn­thèse de la réa­lité d’un quo­ti­dien où la dou­leur est en­core pré­sente, et qui de­vait, en quelque sorte, être trans­mise.  Au dé­part, il y a la vo­lonté d’ex­pri­mer l’hu­ma­nité souf­frante de ces femmes. Ce n’est pas un re­por­tage. C’est plu­tôt une in­quié­tante poé­sie sur la ba­na­lité de la dou­leur.

ca­fé­ba­bel : Vous avez pri­vi­lé­gié un style de nar­ra­tion très in­ti­miste. Quelles ont été les prin­ci­pales dif­fi­cul­tés ren­con­trées lors du tour­nage du film ?

Giu­seppe Car­rieri et Gian­carlo Mi­gliore : Le film ne suit pas une suite d'évè­ne­ments. La nar­ra­tion est ab­sente, ou plu­tôt faible. Il s’agit d’un che­mi­ne­ment, ce qui ne veut pas dire que le récit dis­pa­raît. Nous avons né­ces­sai­re­ment dû adap­ter nos choix à l’ex­trême fra­gi­lité du contexte. Dans le do­cu­men­taire il y a un pas­sage très si­gni­fi­ca­tif dans le­quel une femme af­firme, qu’au­jour­d’hui en Bos­nie, il reste 3 ques­tions qu'il ne faut pas poser : « que fai­sais-tu pen­dant la guerre, com­ment va ton mari, com­ment va ton fils ? ». La prin­ci­pale dif­fi­culté a donc ré­sidé dans la créa­tion d’une pro­fonde em­pa­thie, ca­pable de trans­mettre les sen­ti­ments et la proxi­mité des pro­ta­gnoistes. Fi­kreta, une jeune bos­nienne qui ha­bite en Ita­lie, nous a été d'une grande aide, grâce à la­quelle nous avons pu pré­parer le tour­nage pen­dant en­vi­ron un an. Sans ce contact di­rect, le tour­nage au­rait été beau­coup plus com­pli­qué.

ca­fé­ba­bel : Quelle est la si­tua­tion ac­tuelle en Bos­nie près de 20 ans après la fin de la guerre ?

Giu­seppe Car­rieri et Gian­carlo Mi­gliore : Tout comme l'en­semble des Bal­kans, la Bos­nie est au­jour­d’hui un pays en paix. En somme, il n’y a plus les bombes, les at­ten­tats... Mais de fortes contra­dic­tions in­ternes per­sistent in­dé­nia­ble­ment et n’ont pas été ré­so­lues. La pa­ci­fi­ca­tion ne passe pas ex­clu­si­ve­ment à tra­vers la re­cons­truc­tion ou l’ap­pli­ca­tion de for­mules po­li­tiques dé­ci­dées sur du pa­pier, car les hommes se passent bien sou­vent des ac­cords in­ter­na­tio­naux. Sre­bre­nica a été le théâtre d’une vio­lence in­ouïe. Elle doit donc re­pré­sen­ter un aver­tis­se­ment dont tout le monde de­vrait prendre conscience, eu­ro­péens ou non-eu­ro­péens. Sre­bre­nica s’est en re­vanche trans­for­mée en la­bo­ra­toire si l’on pense au pa­ra­doxe des ac­cords de Day­ton qui a de fait laissé la ville au sein de la Ré­pu­blique Serbe de Bos­nie Her­zé­go­vine. Et si l’on pense à la ques­tion non ré­so­lue du Ko­sovo, il n’est pas im­poo­sible de re­voir émer­ger un na­tio­na­lisme en som­meil dans la ré­gion.

ca­fé­ba­bel : L’Union eu­ro­péenne mé­ri­tait-elle le Prix Nobel pour la Paix en 2012 ?

Giu­seppe Car­rieri et Gian­carlo Mi­gliore : On pré­fère qu'il soit dé­cer­né aux per­sonnes phy­siques plu­tôt qu'aux or­ga­ni­sa­tions. On au­rait pré­féré que le Nobel de 2013 soit at­tri­bué à Ma­lala You­saf­zai plu­tôt qu’à l’Or­ga­ni­sa­tion pour l'In­ter­dic­tion des Armes Chi­miques (OIAC). Nous se­rons d’ac­cord lorsque le Prix Nobel sera remis à une mère rwan­daise ou à une en­fant yé­mé­nite qui a re­fusé un ma­riage ar­rangé. Nous se­rons vrai­ment d’ac­cord lorsque le Prix Nobel sera dé­cerné à des per­sonnes, in­con­nues et non pas à des cé­lé­bri­tés.

ca­fé­ba­bel : L’in­té­gra­tion com­plète de l’an­cien bloc you­go­slave dans l’Union eu­ro­péenne pour­rait-elle pan­ser les plaies en­core ou­vertes ?

Giu­seppe Car­rieri et Gian­carlo Mi­gliore : Le pro­ces­sus d’in­té­gra­tion pour­rait apai­ser une par­tie du conflit en­core pré­sent dans la ré­gion, mais c’est illu­soire de pen­ser que les pro­blèmes peuvent être ré­so­lus. Le peuple bos­nien a déjà été ignoré une fois. Tant que l’Union eu­ro­péenne n’at­tein­dra pas un équi­libre in­terne ef­fec­tif  entre ses centres et ses pé­ri­phé­ries, le risque est que la Bos­nie, même avec le sta­tut de pays membre, puisse être nou­vel­le­ment igno­rée. L’in­té­gra­tion com­mu­nau­taire peut être une ten­ta­tive mais pas une so­lu­tion.

ca­fé­ba­bel : La 70ème édi­tion du Fes­ti­val de Ve­nise a dé­cerné le Lion d’or à Gian­franco Rosi pour un do­cu­men­taire et pour la pre­mière fois. Quelle est la per­cep­tion que le ci­néma ita­lien a du genre  ?

Giu­seppe Car­rieri et Gian­carlo Mi­gliore : Il n’y est pas pré­paré, voilà pour­quoi on a crié au mi­racle à Ve­nise lors­qu’un do­cu­men­taire a gagné. Si le do­cu­men­taire gagne au­jour­d’hui, c’est peut-être que le spec­ta­teur, lors­qu’il voit un do­cu­men­taire, re­con­naît que le pro­ta­go­niste pour­rait être son voi­sin de pa­lier. Nous sommes ravis que Rosi ait gagné, mais nous ne consi­dé­rons pas l’at­tri­bu­tion du Lion d’or comme une ré­vo­lu­tion co­per­ni­cienne en soi, mais plu­tôt comme une prise de conscience du ci­néma ita­lien par rap­port à son re­tard sur d’autres réa­li­tés. Cer­tains do­cu­men­taires ita­liens sont en effet bien plus re­con­nus à l’étran­ger qu’en Ita­lie.

Lau­réat du Prix Giu­ria Gio­vani au VI Fes­ti­val du Ci­néma des Droits Hu­mains de Naples, le film a en outre gagné di­verses ré­com­penses lors de fes­ti­vals in­ter­na­tio­naux, dont le Fes­ti­val d’Al Ja­zeera et le Fes­ti­val des droits Hu­mains de Ge­nève. Le film a été pro­duit par la Natia Do­cu­fim, créé par Giu­seppe Car­rieri, Gian­carlo Mi­gliore, Ni­cola Ba­ra­glia, Car­lotta Mar­rucci et Mat­teo Ur­bi­nati.