Dans la tour des miracles d’Axiom

Article publié le 7 décembre 2012
Article publié le 7 décembre 2012
« La banlieue est l’antichambre d’un pays, où la condition humaine est à son état le plus violent. La banlieue contredit le marketing positif effectué par une société. » Axiom nous invite à porter un autre regard sur la réalité qui nous entoure. Axiom c’est le nom de scène du français Hicham Kochman, 37 ans, originaire de Lille de parents marocains.
Il nous fait part de son « rêve » pour les exclus d’Europe, qui ressemble énormément au « dream » d’un certain Martin Luther King.

« Il y a ceux qui ont besoin d’aller loin, pour comprendre les cultures des autres. Nous, contrairement à eux, on a grandi en y étant immergé. » Les paroles de la « Tour des miracles » sont de celles que l’on n’oublie pas. Le morceau figure dans la bande sonore de Banlieue 13-Ultimatum, et reste comme l’un des plus connus d’Axiom. Référence explicite à la « Cour des miracles » de Victor Hugo, le morceau raconte la vie ordinaire d’une cité située en périphérie et plus précisément d’un immeuble de 12 étages habité par des Italiens, des Capverdiens, des Roumains, des Vietnamiens, des Algériens … En somme, l’histoire de l’immigration en France dans une prospective verticale. « On est tous du même milieu. On est tous dans la merde. Et on fait ce qu’on peut. »

Nous rencontrons Axiom lors d’un froid jeudi matin de novembre, à Turin. Le rappeur est présent dans la capitale piémontaise à l’occasion d’une rencontre de trois jours organisée par Banlieue d’Europe dans l’objectif de rassembler 300 associations actives dans les quartiers marginalisés. Axiom vient tout juste de finir son intervention consacrée à la sortie de son dernier livre J’ai un rêve (éd. Denoël, 2012), sous un tonnerre d’applaudissements.

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« Si Martin Luther King avait été aujourd’hui présent, il aurait soutenu notre combat pour les droit civiques. En France, il y a une égalité juridique qui est simplement présupposée. Et l’égalité juridique ne présuppose pas l’égalité sociale », soutient Axiom. Ses propos laissent deviner l’instruction et les années de formations que le rappeur a suivies. De toute façon, ce serait commettre une erreur que de définir Axion « juste » comme un MC. Il sera d’ailleurs très peu question de musique dans notre conservation.

« Mon père, mineur de profession, a quitté le Maroc pour la France pour finalement travailler dans l’industrie métallurgique. Ça lui arrivait parfois de vider une cave. C’est de cette façon que j’ai eu mes premiers livres. » Des lectures aléatoires qui avec un peu de bonne volonté (« je m’étais imposé de mémoriser une page de vocabulaire par jour ») ont amené Axiom à sortir peu à peu de l’univers banlieusard de sa cité natale, Lille. Son premier groupe s’appelait Arm, acronyme-jeu-de-mots sur les armes à feu laissera rapidement la place aux Zulu Nation. Sont ensuite arrivés les Rebel Intellect, rebaptisés Mental Kombat. C’est avec eux qu’Axiom sortira son premier album L’arrêt Public. Tout cela s’étale sur une période qui va de la fin des années 80 à 1999. « Puis je suis arrivé, moi, Axiom », avec 13 opus en solo et un autre qui est sur le point de sortir.

« Les banlieues sont le laboratoire de la future révolution »

« Il arrivait parfois qu’une même patrouille de police contrôle mes papiers d’identité six fois dans la même journée », me raconte-il. Une surveillance quotidienne, réservée à ces citoyens français qui correspondent aux profils types chassés par les forces de l’ordre. « Jusqu’au jour où ils ont tué mon ami, Riad Hamlaoui. C’était un génie des mathématiques, il allait se marier et commencer à travailler dans la Communauté de Lille. Ils l’ont tué en 2000, lors d’un de ces contrôles d’identité. » Pris de panique, un policier lui a tiré dans la nuque. Riad meurt sur le coup alors qu’il n’avait pas d’armes sur lui. Deux ans plus tard, le jeudi 5 juillet 2002, lorsque le policier responsable de sa mort n’est « que » accusé d’homicide involontaire, la ville de Lille s’embrase et cède à une soudaine révolte qui restera comme le préambule de ce qui s’est produit trois ans plus tard dans la banlieue de Paris. Là aussi à cause d’un banal contrôle d’identité qui a tourné au drame.

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Axiom aurait lui aussi pu participer à la colère collective. Il a décidé de le faire à sa façon, avec la musique et les mots. C’est en tous les cas de cette manière là qu’il est devenu une icône de la banlieue, une référence pour ces jeunes qui se trouvent face à l’horizon fermé d’une immense cité. En 2012, un candidat aux élections présidentielles a finalement inséré dans le trentième point de son programme électoral la « lutte contre les abus de la police lors des contrôles d’identité ». C’est une promesse qui a été vite oubliée – dit Axiom. D’après une étude réalisée par le CNRS de Paris, les jeunes sont 11 fois plus soumis à ces contrôles, les arabes sont 8 fois plus interpellés que les blancs  ; les jeunes noirs le sont également 6 fois plus.  La série culte sur YouTube « Mon premier contrôle d’identité » est une façon détournée de dénoncer cette discrimination.

Comment définiriez-vous quelqu’un comme Axiom ? Politique ? « Aucune récompense en argent ou aucun titre ne pourra me convaincre de devenir un politique. » Révolutionnaire ? « La vraie révolution est déjà faite par les intellectuels, les musiciens, les activistes qui restent hors de la politique. Elle naît dans les banlieues, où il est encore possible de se concentrer sur l’humain. Les banlieues sont le laboratoire de la future révolution. » Chanteur ? « J’en suis venu au rap par évidence, comme un anarchique arrivant à la présidence. » Si ses rimes, ont le mérites de mieux dévoiler les problèmes que de nombreux discours préparés, elles ne restituent cependant pas toute la complexité du personnage.

Axiom a déjà un nouveau projet qui vient de voir le jour pour aider les jeunes en difficultés. Il s’appelle « Yump » et a été lancé fin octobre 2012 afin de soutenir tous ceux qui souhaitent devenir entrepreneur dans les banlieues. Avec l’aide du think tank « Graine de France », le rappeur a publié un rapport qui conteste « le racisme dans la campagne présidentielle ». As-tu autre chose à ajouter ? « Les habitants de la banlieue sont les seuls qui pourront améliorer leur destin », affirme-t-il. Mais si Hollande venait faire un tour dans la « Tour des miracles », c’est certain que personne ne viendra contrôler ses papiers.

Photos : © Jacopo Franchi