Danemark : la face cachée du hygge

Article publié le 6 avril 2017
Article publié le 6 avril 2017

L'Occident a encore été envahi par les Vikings. Mais cette fois-ci, leur conquête a un objectif plus soft : nous apprendre à être cozy. L'an dernier, le hygge danois est devenu l'un des phénomènes les plus répandus au monde. Mais au pays du bonheur, l'art de vivre en grosse chaussette n'est pas donné à tout le monde. 

La lueur d'une bougie fait scintiller une vieille table en bois sur laquelle reposent des verres de vin chaud et un plat de boulettes de viande à partager. Tout autour, une famille et quelques amis proches profitent de la chaleur de la chéminée en partageant le bonheur et l'ivresse.

La scène est désormais mondialement connue. Elle se passe dans chaque foyer danois digne de son nom. Elle fait même désormais partie d'un certain patrimoine national qui a récemment inondé les librairies du monde entier. Si bien qu'aujourd'hui, rares sont les personnes en Europe à ne pas connaître ce qui est devenu en un mot la vitrine du « pays le plus heureux du monde » : le hygge. S'il a donné au Danemark l'un des meilleurs slogans de son histoire, le concept a profité d'une influente campagne marketing. Porté par des succès d'édition tels que Hygge : The Danish Art of Happiness (« Hygge : l'art danois du bonheur ») ou  Hygge : A Celebration of Simples Pleasures (« Hygge : une célébration des plaisirs simples ») le hygge a été présenté comme « une conspiration », montée de toute pièce par les maisons d'édition britanniques. Au pays, il semblerait quand même bien que l'on aime se relaxer près du feu. Mais il semblerait tout autant que tout le monde ne soit pas le bienvenue.

La nation contre la tribu

Susan Ahmed est une chanteuse prometteuse qui vit à Copenhague. Elle a du mal à percer dans la scène musicale, précisément car elle n’est pas d’origine danoise. Née de parents irakiens, elle dit espérer que le hygge devienne un jour une réalité pour tous, sans discrimination. « Il y a deux sortes de hygge ici, explique Susan. Un pour les immigrés comme moi, et un autre pour les Danois. » Ce sentiment négatif envers un mot associé à la chaleur, la relaxation, la convivialité et la mignonnerie sonne alors comme une fausse note. Bien qu'il faille beaucoup chercher pour trouver une définition, il est clair que les différents citoyens du Danemark ne l’expérimentent pas de la même manière. Historiquement, le hygge aurait fait partie intégrante de la culture nationale danoise au XIXème siècle quand le pays perdait beaucoup de son territoire au profit de l’Allemagne,  de la Suède et de la Norvège. Alors, le hygge : symbole de la reconquête danoise ?

Le Danemark est désormais un État prospère. Aujourd'hui, après une semaine de travail de 37 heures, il encourage les activités de type hygge à la fin d’une journée bien remplie. Carsten Levisen, professeur de linguistique, trace le lien entre le prétendu art de vivre et le sens de la communauté des Danois, qui trouve ces racines principalement dans la nation. « Les Danois ne forment pas une nation. Ils forment une tribu, c’est la force de leur convivialité et la raison pour laquelle ils ont une confiance aveugle les uns envers les autres », indique-t-il. De son côté, Susan expliquait que bien qu’elle soit née au Danemark, elle n’a jamais été acceptée comme une Danoise et n’a jamais profité du hygge avec eux. En revanche, elle passait le même type de moment avec sa famille ou des amis arabes.

Pour un immigré, il est tentant de présumer que la culture du hygge et l’hospitalité qui l’accompagne implique l’acceptation et la générosité envers les étrangers. Ce n’est pas tout à fait vrai. Le hygge peut aussi être un répulsif pour les minorités et l'opposition. Si le hygge est essentiellement danois et réservé exclusivement à ses membres, cela signifie que les migrants et les étrangers - et a fortiori ceux n’ayant pas grandi dans la culture occidentale - sont mis à l’écart.

Hugette, une jeune femme immigrée originaire du Burundi qui vit au Danemark depuis 24 ans exprime également son incapacité à se mêler aux Danois. « Le hygge, c’est très danois. Ce n’est pas seulement manger ensemble. C’est un sentiment que seul les Danois éprouvent. Je ne peux pas le ressentir parce que je me sens toujours différente, mais cela ne me dérange pas car chaque lieu possède sa propre culture et son propre style. »

« Bien sûr que le hygge exclu »

Les universitaires étudient depuis des années le sujet du hygge comme facteur d’exclusion sociale. Jeppe Trolle Linnet, un anthropologiste danois écrivait que « le hygge établit sa propre hiérarchie d’attitude, et implique un stéréotype négatif envers les groupes sociaux perçus comme incapable de l’expérimenter ». Pour le professeur Daniel Grimley de l’université d’Oxford, le problème ne vient pas du concept du hygge en soi, mais plutôt de la façon dont il est appliqué de nos jours, particulièrement dans la culture occidentale qui le pense comme un mode de vie. « Il peut potentiellement symboliser une insularité qui devient rapidement très mauvaise », souligne-t-il.

Grimley ajoute que le Danemark a traditionnellement été très concerné par les étrangers, mais ce n'est que récemment que le pays est devenu plus prudent et d’une certaine façon, plus exclusif. Le problème est évidemment plus général, et ne concerne pas seulement l'Europe du Nord. La question est aussi liée au climat actuel face à la crise migratoire, qui provoque un repli sur soi et l'instauration de politiques d’immigration plus sévères. Lotte Folke Kaarsholm, éditrice du journal danois Information confiait au Guardian en novembre dernier : « Bien sûr que le hygge exclu. Le problème général avec la scandinavie, c'est que ces pays peuvent seulement fonctionner si l’on ferme les frontières ».

Cette caractéristique excluante du hygge n’est pas une surprise puisqu’elle révèle le sentiment ardent de xénophobie qui se diffuse actuellement en Scandinavie. Dit autrement, le concept renforce davantage l'homogénéité culturelle. « L’impression d’un espace domestique protégé, et de repli sur soi, peut mener à un durcissement des limites physiques et des frontières politiques, particulièrement si cet espace apparaît comme compromis ou menacé », explique Grimley.

Le vrai hygge

Il suffit de jeter un coup d’œil sur le programme du parti nationaliste - le Parti populaire danois (PPD)  - pour s'apercevoir de leur détermination à protéger la culture et l’héritage danois contre l’ « assaut d’immigrants et d’étrangers ». Selon Thomas Dencker et Kevin Ramser de l’ONG Humanity in Action, « le PPD est aussi devenu extrêmement controversé pour sa rhétorique et sa propagande, qui a popularisé la vision selon laquelle les immigrants musulmans serait une menace dangereuse pour la société et la culture danoise. »

La posture anti-immigration n’est plus exclusivement réservée aux politiciens d’extrême droite. L’année dernière, le Danemark a fait passer une loi qui permet aux autorités de se saisir des biens supérieurs à 1450 $ (1360 euros) appartenant à tout demandeur d’asile en échange de la possibilité de rester sur le territoire. En août, le gouvernement a réduit de 45% les aides sociales aux réfugiés, au motif que la procédure représentait une « aide à l'intégration ». Pour en faire le promotion, l'exécutif publiera même dans un journal libanais.

Cette aversion des étrangers vient surtout d’une grande peur : la destruction de l’héritage culturel du Danemark. Cependant, Nielsen, une Danoise co-directrice d'une série de documentaires sur le hygge n’est pas d’accord. « La culture hygge se concentre sur une atmosphère intime et confortable pour les moments de loisirs. C’est pourquoi les bougies, les gâteaux, le vin et les fleurs sont importants, peu importe l'origine », affirme-t-elle. Elle ne pense pas que le hygge encourage l’exclusion, mais au contraire, permet à de nombreux étrangers de se sentir détendu et bien accueilli.

Et pourtant, la relaxation a ses tabous. Les débats intellectuels ou les problèmes personnels sont bannis dans la pratique du hygge. Ils perturberaient son ambiance ouatée qui a pour seul objectif de construire un « cocon de bien-être ». Dans son livre Mirror, Shoulder, Signal (« Miroir, Épaule, Signal »), Dorthe Nors relève que si le hygge est sain, il peut aussi être dangereux. Son obsession à vouloir faire consensus et éviter tous conflits crée un biais, puisqu’il est inévitable que les cultures se confrontent. Pour un étranger, difficile de se sentir à l’aise dans une atmosphère où les sujets qui leurs sont liés ne sont pas les bienvenus.

Siana Ivanova, d’origine bulgare, vit depuis sept ans à Aarhus. Dans la seconde plus grande ville du Danemark, elle admet que les Danois ne ressentent pas le besoin d’accueillir de nouvelles personnes dans leur vie et que le hygge les aident à rester dans leur zone de confort. Elle est venue ici pour passer son diplôme et a décidé de rester, même si jusqu’alors, elle ne compte que deux amis danois. « Je les ai connus dans mon cours de capoeira, donc ce ne sont pas vraiment des Danois typiques, lâche-t-elle en riant. Ils sont déjà sorti de leur zone de confort en s’essayant à la culture brésilienne, donc cela a été plus facile pour moi d’entrer dans leur vie. » Pour Siana, ce n'est pas grave si le Danemark n'est pas un pays très accueillant. « Ça me va, mais il ne faut pas prétendre être une société ouverte et accueillante. C’est contradictoire et cela le sera toujours », conclue-t-elle.

La rhétorique anti-immigration est monopolisée par l'extrême droite, qui déclenche alors des débats sur ce qu'« être Danois » signifie. «D’une certaine façon, nous devons passer à une nouvelle ère, qui va au-delà de la nation, de l’état et du paradigme de la race, spécialement en ces temps de post-Brexit et de présidence de Trump », nous dit Daniel Grimley. Du coup, le professeur appelle à un nouveau hygge, qui aurait un parfum plus humain. Selon lui, le véritable sens ethnologique ne se trouve pas dans les lueurs de bougies mais dans la gentillesse et la compassion envers l’être humain. « Le hygge devrait impliquer l’attention et la compassion envers les autres, pas seulement envers ceux qui nous sont proches. Je pense que l'on est là plus proche de son sens originel. Et je préfèrerais que l'on retrouve l’esprit de tolérance et d’ouverture qui caractérisait le modèle social danois après la Seconde Guerre mondiale. C’est ce qui a fait du Danemark un pays  si remarquable à bien des égards », conclue Grimley. Alors c'est seulement à partir de ce moment-là, que l'on pourra parler de vrai hygge.