Dan Perjovschi : « La Roumanie est un pays raciste »

Article publié le 30 janvier 2014
Article publié le 30 janvier 2014

Il a ex­posé au MoMa, au Tate Mo­dern et à la Ruhr­trien­nale. Il vient de re­ce­voir le prix de l'Eu­ro­pean Cultu­ral Foun­da­tion. Dan Per­jov­schi est une star dans le mi­lieu ar­tis­tique. Mais Dan est sur­tout né en 1961 à Sibiu en Rou­ma­nie. Un pays que le so­cia­lisme n'a pas laissé tran­quille. Ren­contre avec un mec coincé entre deux époques, et qui peint son pays au vi­triol. 

Dan est en train d'écrire sur les vitres du Mu­sée de l'His­toire de l'Im­mi­gra­tion à coup de mar­queurs blanc et noir. « Le tra­vail sans cou­leur ne se­rait pas banal, mais plus ra­di­cal », dit-il. Dan est un ca­ri­ca­tu­riste de renom. Après la chute du com­mu­nisme, il a pris une part ac­tive dans la re­cons­truc­tion de la so­ciété ci­vile en Rou­ma­nie. Ses œuvres ra­content l'ac­tua­lité du pays, dans le­quel il se trouve. À Paris, il se penche sur les amours du Pré­sident Hol­lande, la contro­verse au­tour du co­mé­dien Dieu­donné et l'émi­gra­tion de l'ac­teur De­par­dieu. Ses œuvres ont été ex­po­sées au MoMa à New York, au Tate Mo­dern à Lon­dres et à la Ruhr­tri­en­na­le, en Al­le­magne

Ca­fé­Ba­bel : As-tu suivi le débat au­tour de l'im­mi­gra­tion rou­maine et bul­gare dans les mé­dias ?

Dan Per­jov­schi : En Grande-Bre­tagne, où les im­mi­grants sont at­ta­qués de toutes parts, on pra­tique la po­li­tique par la peur. « Ces gens viennent pour vous voler votre em­ploi ! » En réa­lité, nous ve­nons pour curer les toi­lettes. Par ailleurs, beau­coup de mé­de­cins viennent de Po­logne, de Rou­ma­nie et de Bul­ga­rie. C'est pour cela qu'il n'y en a plus chez nous. Bien sûr, nous ve­nons aussi pour voler et men­dier. Mais nous ve­nons sur­tout pour nous oc­cu­per de vos vieux, pour les­quels plus per­sonne ne prend de temps en Eu­rope de l'Ouest.

ca­fé­ba­bel : Pour­quoi la rou­ma­nie et la bul­ga­rie ont si mau­vaise presse ?

Dan Per­jov­schi : Le gou­ver­ne­ment rou­main n'a rien fait pour évi­ter que les im­mi­grants soient si mal vus. Il était clair de­puis le début que la li­berté de cir­cu­la­tion (de­puis le 1er jan­vier 2014, ndlr) al­lait pro­vo­quer cer­tains su­jets de dis­corde. Paris est de­puis long­temps une terre d'exil pour les Rou­mains. Constan­tin Brâncuși (sculp­teur, ndlr) est ex­posé au Centre Pom­pi­dou, Io­nesco se joue dans les théâtres. Des Rou­mains ont fait leur place en Eu­rope de l'Ouest. Mais aucun homme po­li­tique en Rou­ma­nie n'en parle. C'est une si­tua­tion ri­di­cule.

ca­fé­ba­bel : Com­ment ac­cueille-t-on les im­mi­grants en rou­ma­nie ?      

Dan Per­jov­schi : Pour être franc, la Rou­ma­nie est un pays ra­ciste. Nous ren­dons les gi­tans res­pon­sables de tout. Tout ce qui se dit sur les Roms est lié à la cri­mi­na­lité. Les Roms siègent au Par­le­ment, mais n'ont pas le droit à la pa­role. C'est ré­pu­gnant.

« La Rou­ma­nie ? un mé­lange entre la corée du nord et une idéo­lo­gie na­tio­na­liste vi­ru­lente »

ca­fé­ba­bel : Com­ment traites-tu ce sujet dans ton art ?  

Dan Per­jov­schi : Je ne suis pas un ar­tiste po­li­tique, je suis un ar­tiste avec un agenda po­li­tique. Je n'ai pas par­ti­cipé aux ma­ni­fes­ta­tions, mais cer­taines per­sonnes ont té­lé­chargé mon tra­vail via Fa­ce­book et l'ont im­primé pour l'uti­li­ser dans des ma­ni­fes­ta­tions. Je suis ar­tiste, je ne peux pas consa­crer ma vie à la pro­tes­ta­tion comme le font cer­tains ac­ti­vistes de Green­peace en s'en­chaî­nant aux grilles des Par­le­ments. Mais j'ai des prises de po­si­tions mo­rales.  

ca­fé­ba­bel : LES­QUELLES ?

Dan Per­jov­schi : Au risque de te cho­quer : je ne crois pas à la théo­rie so­cia­liste. Je viens d'une uto­pie, de ton uto­pie et je peux te dire que cela n'avait rien de bon.

ca­fé­ba­bel : Peut-être que c'est la réa­li­sa­tion de l'idée so­cia­liste qui a échoué ?

Dan Per­jov­schi : C'est ma vie, pas la tienne. J'ha­bi­tais du côté du mur de Ber­lin sans graf­fi­tis, sans li­berté d'ex­pres­sion. Ab­so­lu­ment tout était contrôlé au ni­veau de la so­ciété. Alors ne me ra­con­te pas de conneries sur l'idée so­cia­liste.

ca­fé­ba­bel : Mais la Stasi ne fait pas par­tie de l'idée so­cia­liste.

Dan Per­jov­schi : Alors ci­te-moi un seul pays so­cia­liste sans ser­vices se­crets !

ca­fé­ba­bel : La NSA, c'est mieux ?

Dan Per­jov­schi : Viens voir mon pays, viens voir ce que le so­cia­lisme en a fait. Et après, ose en­core te plaindre de l'Eu­rope de l'Ouest. J'ai vecu dans la Rou­ma­nie so­cia­liste : un mé­lange entre la Corée du Nord et une idéo­lo­gie na­tio­na­liste vi­ru­lente.

ca­fé­ba­bel : n'em­pêche que tu cri­tiques le sys­tème ac­tuel à tra­vers ton art.

Dan Per­jov­schi : Le sys­tème po­li­tique doit chan­ger. Parce que je ne com­prends pas pour­quoi les hommes po­li­tiques ont le droit de dé­ci­der, mais pas moi, l'ar­tiste.

ca­fé­ba­bel : quelle est la dif­fé­rence entre l'an­cien sys­tème so­cia­liste et la rou­ma­nie d'au­jourd'­hui ?

Dan Per­jov­schi : J'ai grandi dans une so­ciété sans éco­no­mie de mar­ché. Alors j'es­sayais de plaire à mes amis, car je ne pou­vais pas ga­gner d'ar­gent. Après 50 ans de vie de gou­lag sous idéo­lo­gie so­cia­liste, tu as­pires à l'in­dé­pen­dance, l'in­di­vi­dua­lité et la pos­ses­sion. Au­jour­d'hui, 25 ans après la chute du mur, il existe un mar­ché pour l'art en Rou­ma­nie. De jeunes ar­tistes rêvent d'ex­po­ser à la Art Basel et de ga­gner de l'ar­gent.

Vidéo réa­lisée par Alex­and­re Mar­ti­nez pour Café Babel. 

Cet ar­ticle fait par­tie d'un dos­sier spé­cial consa­cré à l'im­mi­gra­tion en Eu­rope et édité par la ré­dac­tion. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles concer­nant le sujet à la Une du ma­ga­zine.