Cybercafés en Italie : plus qu’un simple accès à Internet pour les Chinois

Article publié le 15 juillet 2008
Article publié le 15 juillet 2008

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Sur les 35 millions de Chinois expatriés, 180 000 vivent en Italie. Les cybercafés sont très prisés par la communauté chinoise. Quel impact sur leur intégration dans la société italienne ? Quelques chiffres pour mieux comprendre.

La plupart des expatriés chinois en Italie vivent dans la province de Prato, en Toscane. Ils sont, selon les estimations, entre 14 000 et 35 000 et travaillent le plus souvent dans l’industrie textile. Environ 2 400 petites entreprises chinoises profitent de cette main d’œuvre nouvelle, soit un quart de l'industrie textile locale.

Ces immigrés chinois ont été sévèrement caricaturés par les médias européens. L'hebdomadaire allemand Der Spiegel rapportait, dans un reportage publié en 2006, que « les personnes qui ne sont pas chinoises sont tenues à l'écart des cybercafés.» Nous avons vu, en octobre 2007, combien la fréquentation des cybercafés était importante pour les immigrés chinois de Prato. Ces réseaux de communication leur permettent d’entretenir un lien avec leur pays d'origine, mais aussi avec d'autres immigrés.

« Connecting people »

Six des seize cybercafés de Prato sont tenus par des Chinois. Ouverts jour et nuit, ils mettent à disposition une centaine d’ordinateurs, sans proposer d'autres services, si ce n'est parfois une réduction pour les internautes les plus assidus. Les jeunes Chinois participent à des chats en ligne et jouent à des jeux en réseau. Les cybercafés vont même plus loin. Ils aident leurs clients à perfectionner leur italien, permettent aux immigrés de renforcer leurs liens avec Wenzhou (d'où 80% d'entre eux sont originaires), et facilitent l'accès à la culture chinoise en leur permettant d'écouter de la musique ou encore de s'informer des nouvelles de leur pays d'origine. Certains de leurs propriétaires facilitent aussi la recherche d'emploi pour les nouveaux arrivants.

Deux jeunes étudiants chinois de Wenzhou ont visité ces cybercafés pour nous aider à mieux connaître le réseau social qui s'y est développé. 80 personnes interrogées pensent que la majeure partie des internautes sont des hommes. Environ les deux tiers ont entre vingt et trente ans et ont déjà un emploi. Seulement 8% sont étudiants et la plupart n’ont pas accès à Internet par un autre moyen que par les cybercafés.

Mais c'est surtout la création d’un tissu social qui compte : 81% des clients viennent accompagnés d'amis, et 20% des utilisateurs « qui viennent seuls nouent très vite des amitiés », ajoute l’un des responsables. L'accès à Internet est utilisé dans 44% des cas pour contacter des amis, et dans 25% pour contacter la famille. À cet effet, ce sont surtout les chats qui sont utilisés, en mandarin ou bien dans un dialecte chinois. 49% d'entre eux utilisent Internet pour jouer. Bien que 70% de ces internautes avouent parler un italien assez pauvre, 25% d'entre eux surfent sur des sites italiens. Une responsable est fière car son cybercafé promeut la lecture de romans en ligne.

La diaspora chinoise sur l’échiquier européen

« Des Italiens viennent parfois », dit le responsable d'un des cybercafés. « Par exemple, une Chinoise va amener son petit ami italien et sera fière de le présenter à ses parents restés en Chine via une webcam. La censure en Italie est beaucoup moins contraignante qu'en Chine. » Les membres de la diaspora chinoise en Europe entretiennent de nombreux contacts entre eux. Ils n'éprouvent guère le besoin de s'enraciner à un endroit précis. « On ne ressent guère l'envie de s'installer », dit un autre propriétaire, « je connais des gens qui vont dans d'autres villes italiennes, en France, en Allemagne ou en Espagne. Pour nous les Chinois, peu importe le travail que l'on fait et le nombre d'heure qu'on y passe, il faut juste que ce soit un travail. On a des repères dans ces pays. Les immigrés chinois perçoivent l'Europe comme un échiquier sur lequel ils se déplacent librement. Ils vont de pays en pays en recherchant des opportunités. »

« Les Chinois qui viennent à Prato ont reçu peu d'éducation », ajoute le manager chinois d'une petite société de courtage. Pendant que sa mère et sa sœur passaient leurs journées à coudre, il put aller à l'école, au collège, puis au lycée.

Communiquer pour les Chinois, s’informer pour les Italiens

Le contraste est frappant avec les cybercafés de Prato tenus par des personnes d'autres origines, que ce soit des Italiens comme des Sud-asiatiques. Leurs heures d'ouverture correspondent à peu près aux horaires des bureaux, et la plupart d'entre eux proposent entre huit et vingt ordinateurs, auxquels vient s'ajouter une série de services, dont les appels internationaux, le fax, les photocopies, et une messagerie. La plupart des utilisateurs viennent seuls et se connectent une vingtaine de minutes seulement. Il arrive souvent que ceux-ci communiquent par mail ou par chat mais ils viennent principalement pour effectuer une recherche d'informations. Bien rares sont ceux qui viennent jouer en réseau.

De fait, les pratiques en vigueur dans les cybercafés chinois nous rappellent les différences qui existent entre les milieux socio-économiques dont sont issus leurs clients, les types d'emplois qui leur sont proposés... Internet est-il un outil d'intégration à la société de Prato? Les cybercafés sont très importants pour les travailleurs chinois mais semblent rester des exceptions parmi la tendance générale. L'utilisation publique d'Internet est banale et importante à la fois pour les deux communautés mais il est clair qu’un Chinois et un Italien se connectent pour des raisons très différentes.

Les auteurs sont chercheurs au Centre for Community Networking Research, Faculty of Information Technology, Monash University