Curry Vavart : la belle occupation

Article publié le 10 septembre 2013
Article publié le 10 septembre 2013

Le collectif Curry Vavart transforme des bâtiments urbains désaffectés en espaces pour des performances, des ateliers partagés, et des cuisines collectives. Parcourant la ville, les membres du collectif recherchent de nouveaux lieux. Pour une nouvelle vie ?

« La seule condition est qu'il y ait au moins un ancien employé de la SNCF parmi les membres du collectif », nous dit Vincent Prieur, artiste, photographe et professeur de sculpture à Paris. Il a 30 ans et est membre du collectif Curry Vavart. Fondé en 2004, Curry Vavart occupe deux bâtiments au 72 rue de Riquet depuis 2012, en face des quais de la gare de l'Est. 

« On a un accord verbal avec la SNCF », explique Vincent, clignant des yeux sous le soleil de juillet. « Ils nous ont accordé l'utilisation d'un vestiaire désaffecté d'environ 800 mètres carrés, ainsi que celle d'un ancien centre de formation de 600 mètres carrés. »  Ils sont entourés par un jardin où sont éparpillés des vélos et encadrés par les rails de la gare. Ce lieu a été nommé Shakirail

Dans les ateliers

La grille se referme derrière nous et on franchit le seuil. Commencerons-nous vers la gauche ou la droite la découverte fantasmagorique des ateliers des merveilles ? Ca sent le bois et la colle. Des traces de teinture s'éparpillent sur le blanc du plâtre et sur les vitres pour donner un look vintage-indistriel aux laboratoires des artisans et des sculpteurs. Chacun a son propre espace de travail, des costumiers aux menuisiers, des metteurs en scène aux créateurs d'effets spéciaux. 

Griet De Vis, 35 ans, travaille dans le domaine des accessoires de théâtre et passe souvent les après-midi ici . « Si vous débutez votre carrière, c'est l'endroit idéal pour vous », dit-elle. « Vous pouvez comparer votre travail à celui de votre voisin et apprendre de nouvelles choses. Par exemple, j'ai commencé à dessiner des costumes et j'apprends même un peu à les confectionner. » La moyenne d'âge des artistes de Shakirail se situe entre 24 et 36 ans. « On vient ici parce qu'on a besoin d'un espace, et on reste pour le côté social, le sens de la communauté et à cause de tous les nouveaux amis qu'on s'est faits. »

A l'étage au-dessus, le studio de répétition est réservé pour une performance. Il possède un parquet pour les danseurs, autrefois c'étaient les vestiaires des cheminots, certains casiers portent encore leur nom. Il y a aussi de vieux sièges, ayant peut-être servi dans une salle d'attente. En face du studio de répétition, les bureaux s'ouvrent sur un salon rempli de livres, de Cds, de journaux, et meublé de fauteuils et de canapés. Le collectif s'appuie sur un réseau d'environ 90 bénévoles pour accueillir 80 performances par an et une centaine de spectacles. De l'autre côté se trouve le laboratoire de photographie. Pour une somme modique on peut utiliser la chambre noire afin de développer des photos ou prendre des cours donnés par les deux membres du collectif . 

Casseroles, vélos et ateliers de partages

Avant de rejoindre le second bâtiment, on traverse l'ancien jardin potager collectif. « Malheureusement plus personne ne l'entretient », nous dit Vincent amusé en se rappelant les passagers déconcertés en découvrant une douzaine de fous jardinant à quelques mètres des rails. La cuisine est le cœur de la vie communautaire. « C'est sûrement le plus grand évier de Paris », plaisante Vincent en expliquant qu'il a été récupéré dans les anciennes douches des cheminots. A l'étage en-dessous,on entre dans le royaume de Yann, un excentrique vendeur de bicyclettes qui porte une vieille paire de bottes de la SNCF . Il partage son atelier avec Camille qui n'est jamais là », et il est entouré de centaines de vélos de toutes sortes, qui vont être transformés avec des morceaux de ferraille et des objets recyclés. 

Shakirail n'est pas le premier bâtiment à avoir été occupé par le collectif. Ils ont aussi un local spacieux Le Marchal, dans le 20è. L'ancienne casse automobile a été rénovée par Curry Vavart, et les 500 mètres carrés accordés par le conseil de la ville de Paris pour un loyer de seulement 250 euros, sont occupés par une trentaine d'artistes et d'artisans. « Tout a commencé en 2004, au Théatre de Verre » nous dit Vincent. « Ensuite on a squatté Le Gros Belec, le Boeuf3 et Les Meubles, et d'autres bâtiments d'où on a été expulsés après quelques mois. Cette vie nomade ne nous a jamais découragés », plaisante- t-il. « C'est comme un défi que nous avons accepté. Cela nous stimule quand nous savons que nous n'avons pas beaucoup de temps disponible, pour optimiser le lieu. » 

Une certaine idée de la communauté

Le collectif, formé depuis quelques années, requiert une forme de direction, mais en réalité il n'y a pas de hiérarchie, et une totale démocratie est de rigueur. « Toutes les semaines nous nous réunissons pour décider de la gestion des espaces » explique Vincent. « L'organisation semble bien marcher, étant donné que le collectif gère lui-même toutes ses activités. Chaque membre achète régulièrement des fournitures selon un quota, basé sur ses besoins et son utilisation du lieu. Chaque artiste invité paye ce qu'il veut, et les soirées organisées par le collectif permettent de rapporter 30 000 euros par an. »

A l'intérieur du bâtiment, le bois, le métal, le verre et les instruments de musique sont récupérés. « Chacun apporte ce qu'il peut », dit Vincent. « Ceux qui travaillent dans des galleries ou des musées ramènent le matériel qui n'a pas été utilisé pour les expositions, et tout le monde peut s'en servir. Dans les ateliers tout est partagé. Si quelqu'un a oublié un outil chez lui, il est sûr d'en touver un dans un atelier voisin. » 

« On se connaît tous ici , affirmeVincent en faisant allusion à leur relation avec un autre collectif, Jeudi Noir,  mais on pense différemment. Curry Vavart n'insiste pas sur le concept de squatt mais plutôt sur celui du partage. On veut mettre en œuvre de nouvelles opportunités pour redonner vie à ces grands espaces. Ils ont été abandonnés depuis un certain temps et on veut y partager un certain mode de vie. » Il nous confie qu'ils ont déjà un projet pour un autre bâtiment cet automne, afin de pouvoir compter sur un autre lieu, où ils pourront vivre, dans ce genre de bâtiment qui donne de l'inspiration. Dans cette ville où les appartements font 11 mètres carrés, pouvoir disposer juste d'un coin d'atelier de 800 mètres carrés, ouvre de nouveaux horizons.