Crystal Fighters : « Le Brexit ne changera pas grand-chose »

Article publié le 30 novembre 2016
Article publié le 30 novembre 2016

L’histoire des Crystal Fighters a toujours entretenu un mythe. À tel point que le groupe anglais a decidé d’en jouer sur les trois disques qui jalonnent sa jeune et populaire carrière. Non, ils ne sont pas Espagnols mais ce n’est pas grave. Les membres aiment la culture basque autant que leur ville de Londres, même après le Brexit. Entretien.

cafébabel : Alors dites-moi, pourquoi tout le monde vous croit Espagnols ? 

Sebastian : Je pense que c’est principalement dû au fait que nous sommes inspirés par le Pays basque, et que nous en parlons très souvent. Certains pensaient même que nous étions Argentins. Pauvres journalistes…  

cafébabel : Même Wikipédia pense que vous êtes Espagnols… 

Sebastian : Waouh ! En fait, c’est vrai d’une certaine manière, car du sang basque coule dans les veines du groupe. L’une des membres, Laure, a trouvé un livre écrit par son grand-père espagnol, une sorte de mémoires en plusieurs langues. C’est là que nous avons découvert le nom de Crystal Fighters. Il raconte que juste après Franco, des jeunes d’une ville voisine allaient dans la forêt pour y organiser des fêtes, et son grand-père les avait surnommés les « Crystal Fighters ». 

cafébabel : À la sortie de Cave Rave, votre deuxième album, vous vous êtes rendus au Pays basque. En quoi ce voyage vous a-t-il inspirés ?

Sebastian : Nous avons visité une grotte du nom de Zugarramurdi. Elle est assez connue, même les enfants basques y vont. C’est une très grande grotte ainsi qu’un site patrimonial important pour les Basques. Elle s’intègre à leurs rituels, associée à quelque chose de positif ou de négatif, si bien qu’elle est devenue une figure de proue du folklore basque. Le type illustré sur la couverture de notre premier album Star of Love, Txatxo (ce qui signifie « sorcier géant »), déambule en ville dans différentes tenues. J’imagine qu’il n’a pas vraiment l’air espagnol parce qu’il est aussi inspiré de la culture française.

cafébabel : Et maintenant, vous êtes très attachés à ce folklore. C’est devenu quasi-spirituel pour vous… 

Sebastian : Oui, dans un sens. Ça n’a pas vraiment de rapport avec le christianisme, étant donné que ces traditions s’inspirent de rituels artisanaux et agricoles. Par exemple, dans certaines usines, des bâtons étaient utilisés pour presser les pommes. Comme il s’agissait d’un boulot très chiant, les gens ont commencé à faire de la musique avec ces bâtons. C’est devenu une sorte de jeu. Aujourd’hui, le Pays basque l’a adopté comme instrument à part entière, appelé txalapartas, et nous l’utilisons aussi bien dans nos albums que sur scène. C’est quelque chose que nous avons appris de la culture basque en tournée, et des six mois où j’ai vécu là-bas. C’est une manière très ludique de jouer des percussions : tu comptes sur l’autre pour créer un rythme. C’est assez cool de jouer en groupe. 

cafébabel : Les jeunes sont-ils toujours attachés à ces rituels ancestraux ? 

Sebastian : Je n’en suis pas certain, mais quand nous avons formé le groupe nous sommes tombés sur une vidéo mettant en scène des txalapartas. Nous avons trouvé ça très intéressant parce que nous associions (comme beaucoup d’autres) le Pays basque à un fort sentiment d’indépendance et à une ambiance un peu négative. C’est alors que nous avons découvert une culture étonnamment riche et que nous avons réalisé que nous pourrions justement révéler cet autre aspect du Pays basque. Dans un sens, je pense que c’est pour cela qu’ils nous ont « adoptés », parce qu’ils ont apprécié que nous, étrangers, soyons disposés à connaître leur vraie culture. Bien sûr, la région a été entachée par le terrorisme, mais le désir de préserver cette belle culture est toujours très fort. C’est ce que nous essayons de montrer à la face du monde. 

cafébabel : Quel a été votre premier coup de cœur musical européen ?  

Graham : On adore Justice. Mais je pense plus à la période des seventies, avec des groupes comme Led Zeppelin. Aujourd’hui les choses ont changé, tout est question de techno minimale pour moi. 

Sebastian : J’adorais toute la dance des années 90 lorsque j’étais gosse.

cafébabel : Comment vous êtes-vous retrouvés à faire de la dance ? 

Sebastian: Dans les clubs.

Graham : Quand nous avons commencé, nous étions profondément influencés par la dance. À nos débuts tout n’était qu’électronique, et puis nous avons ajouté la guitare. 

cafébabel : Vous vivez à Londres et avez écrit une chanson sur cette ville. Vous l’aimez toujours malgré la gentrification et la fermeture de ses clubs ? 

Graham : Tu penses qu’il existe une ville qui n’ait pas connu la gentrification ? Londres est peut-être un cas extrême. C’est pourquoi tout le monde est parti pour Berlin, et pourquoi ils vont à Lisbonne aujourd’hui. Pour ce qui est des boîtes de nuit, elles ont fermé notamment à cause de la drogue. Mais la vie n’est qu’un éternel recommencement, n'est-ce pas ? Les clubs traversent une mauvaise passe, mais peut-être que dans 10 ans une nouvelle vague d’établissements ouvriront leurs portes. 

Sebastian : Nicolaas Jaar a dit que même Drake faisait de la house, il est donc difficile de la considérer comme un genre à part entière. Même les rappeurs font de la musique destinée aux clubs, et la scène musicale actuelle est différente de ce qu’elle était. Les DJs créaient des beats et les groupes de rock faisaient des concerts. C’était notre objectif premier : amener cette ambiance DJ à nos concerts, mais aussi apporter l’énergie d’un groupe dans les clubs

cafébabel : Avez-vous ressenti les effets du Brexit ? 

Sebastian : C’est très triste. Médias et politiciens mentaient à la population, leur faisant croire à la véracité de quelque chose. Des journaux de droite tels que The Sun et The Mirror débitaient des conneries à propos du vote pro-Brexit, affirmant que les gens perdraient leur travail dans le cas contraire. Pendant ce temps, les immigrés occupent des emplois dont personne d’autre ne veut, et les hommes politiques font de fausses promesses… Une maigre victoire pour le mauvais camp. 

Graham : Pour ma part, le plus effrayant c’est qu’il révèle le véritable état d’esprit de l’Occident, et pas seulement au Royaume-Uni. Regardez ce qui se passe aux États-Unis et en Europe. Tout le monde devient égoïste.

cafébabel : Où étiez-vous quand vous avez appris pour le Brexit ? 

Sebastian : Il était 5h du matin, je travaillais sur l’album, et c’est là que ma sœur m’a envoyé un message pour me rappeler ce qu’il venait de se passer. J’étais abasourdi.  

Graham : J’étais à Londres et ça a été un choc total. Personne ne savait ce qu’il adviendrait, et au bout du compte la majorité des votants avoisinaient les 65 ans. C’est un vote gris. Une génération a baisé l’autre. 

cafébabel : Suite au Brexit, bon nombre d’internautes ont googlé « qu’est-ce que l’Union Européenne ? ». L’UE, c’est quoi pour vous ? 

Graham : L'unité.

Sebastian : Le libre-échange, la libre circulation. Aucune limite à cet espace restreint. J’aime pouvoir passer d’une culture à l’autre et faire partie d’un continent qui possède une incroyable diversité tant culturelle que langagière. Pourquoi le destin de ces avantages tomberait-il entre les mains d’un parti politique ?

cafébabel : En tant que groupe, comment envisagez-vous l’avenir de l’Europe ? 

Graham : À l’heure actuelle, nous avons de sérieux ennuis, et une prise de conscience s’impose. 

Sebastian : Un ami me disait : « La politique est le divertissement du complexe militaro-industriel ». Je ne sais pas mais ça m'a marqué. Le Brexit va-t-il faire une réelle différence ? J’espère que non, mais les gens vont en parler pendant un certain temps. Tu sais, derrière les gros titres sur le Brexit il y a toute cette merde en Syrie, la déforestation en Amérique du Sud, la pollution et l’abattage des animaux… 

Graham : En fait, ce qui ne fait pas la une est ce qui nous déprime le plus. Le Royaume-Uni est une petite île d’une énorme planète qui connaît de plus graves problèmes.

cafébabel : Que pourrait être cette « prise de conscience » ? 

Graham : Pour être honnête, c’est compliqué. Certains riches comme Bill Gates essaient de faire bouger les choses en créant des organismes extraordinaires. Ce serait génial que davantage de politiciens et de gouvernements soient engagés, essaient d’opérer un changement et soient honnêtes avec la population. 

Sebastian : Les entreprises aussi doivent changer d’attitude. Toute cette technologie peut servir à nous mener vers une évolution constructive. Mais étant donné son coût, elles ne veulent pas dépenser de l’argent pour fermer les anciennes usines et utiliser le système en place pour apporter un changement. 

cafébabel : En qui voyez-vous un avenir prometteur pour le Vieux Continent ?

Graham : Des musiciens comme Lady Gaga pourraient avoir une bonne influence. Justin Bieber, Drake, Beyoncé... Ils n’appartiennent à aucun parti politique et ont le pouvoir de toucher un grand nombre de gens. Leurs voix ont plus de portée que beaucoup d’hommes politiques et autres PDGs. Ils influencent déjà énormément de personnes.