Croatie : le train d'enfer des réfugiés

Article publié le 10 juin 2016
Article publié le 10 juin 2016

Pendant la guerre des Balkans, des milliers de réfugiés croates affluaient à la frontière serbo-croate. Aujourd'hui, la région est encore un hotspot clef dans la crise des réfugiés de l'UE : des milliers de réfugiés syriens fuient le Moyen-Orient en passant par le camp de Slavonski Brod. Là, Lorena Franjkić, ancienne réfugiée bosniaque, les aide dans leur voyage vers une nouvelle vie.

Lorena Franjkić s'appuie sur une clôture et laisse pendre son sac en plastique de l'autre côté. Une petite fille de quatre ou cinq ans y plonge immédiatement la tête et se met à fouiller dedans. Alors que Lorena se penche davantage encore pour rendre la fouille plus aisée à l’enfant, une inscription sur sa veste orange lumineuse nous appararaît : «  Welcome » - « Bienvenue ».

La petite fille lève le nez du sac. Elle examine le singe en peluche qu'elle y a pêché, fronce les sourcils et le rejette dans le sac, où elle replonge la tête. Elle s’agite soudain, et l’on n’aperçoit tout d’abord que sa main, qui arbore fièrement une poupée, et seulement ensuite son visage, qu’elle relève, tout sourire. 

Lorena sourit également. Elle ne pose pas de questions. Comme s’il était parfaitement normal que par moins un degré, dans une tente blanche, dans un lieu dont les parents de la petite fille ignoraient tout il y a encore une heure, un petit être se trouve un jouet dans un sac poubelle.

« Hani », dit la petite fille, satisfaite en pointant la poupée vêtue d'une robe rose. D'autres enfants s'approchent, fouillent dans le sac, attrapent des ours en peluche, des crocodiles en plastique, des singes en velours. La petite fille réapparaît, une autre poupée à la main. « C’est qui, ça? », demande Sandra en arabe. Le père de Sandra est syrien, sa mère croate. Elle aide les réfugiés depuis qu'elle a elle-même fui Alep pour se rendre en Croatie. « La mère d'Hani », répond la petite fille. Sa mère lui explique qu'elle doit choisir entre Hani et sa mère, car elle ne pourra pas continuer la route avec deux poupées. «  Je m'occuperai d'elles ! », s'exclame la petite fille en serrant les poupées contre elle.

Juste une courte halte

La petite fille fait partie des 850 réfugiés qui sont arrivés avec le train, en cet après-midi du 25 janvier 2016, dans le camp de transit de Slavonski Brod, une petite ville croate à la frontière avec la Bosnie-Herzégovine. À la frontière entre l'Union européenne et les autres pays européens, aussi. Les réfugiés voyagent depuis la Serbie et font halte à Slavonski Brod. Là, ils sont enregistrés par la police, avant de pouvoir continuer leur chemin en train, d'abord en Slovénie, et puis plus loin, au cœur de l'Europe.

Slavonski Brod n'est qu'une courte halte dans leur voyage. Le ministère intérieur croate responsable du camp ne leur donne pas beaucoup de temps pour se reposer de leur long et épuisant voyage. Cependant, les réfugiés disent que, sur la route des Balkans, c'est le camp le mieux organisé. Lorena distribue des habits à partir de tas déjà triés. Un jeune homme lui demande des chaussures chaudes. Les chaussures d'hommes sont très convoitées, c'est pourquoi il n’y en a jamais assez. Lorena doit se pencher par dessus la clôture pour vérifier qu’il a vraiment besoin d'une nouvelle paire.

Cela ne lui semble pas légitime de vérifier ainsi les besoins des autres, mais elle n'a pas le choix. Elle doit réserver son maigre stock de chaussures à ceux qui en ont absolument besoin. Son travail consiste parfois à prendre des décisions difficiles, car elle ne peut aider tout le monde. Mais la satisfaction l'emporte. Les visages souriants des enfants, les réfugiés qui lèvent leurs pouces et s'exclament « Très super ! », et les nouvelles qui arrivent de ceux qui ont atteint leurs destinations. Lorena est une bénévole, qui aide les réfugiés pour qui la Croatie est devenue une étape sur leur chemin à travers la route des Balkans.

De la réfugiée à la volontaire

Lorsqu'elle observe les enfants, Lorena ne peut s’empêcher de se rappeler la petite fille qu’elle était à leur âge, plongée dans la même situation. Elle se souvient des blindés et des uniformes des forces de maintien de la paix de l'ONU, et du moment où elle a quitté la ville occupée qu'elle habitait en Bosnie-Herzégovine. C'était en 1994, elle avait à peine quatre ans. Elle est partie en Allemagne avec sa mère dans un bus affrété pour les réfugiés. Son père est resté pour combattre. Elle se souvient des jouets qu'elle avait reçus, en particulier d'un singe qu'elle emportait partout avec elle, et d'un clown blanc qui se trouve encore maintenant sur son bureau. « La seule chose que mes parents aient jamais dite sur la guerre, c’est : "Pourvu que cela n'arrive plus jamais". C'est seulement maintenant, lorsque je vois ces personnes, que je réalise combien cela a dû être dur pour eux, et que c'est sans doute pour cela qu'ils n'en parlent pas », explique Lorena. En 1997, elle quitte l’Allemagne avec sa famille et s’installe en Croatie, dans une petite ville de Dalmatie.

Au début des années 1990, la Croatie accueille environ 650 000 réfugiés, principalement des régions croates occupées, mais aussi de la Bosnie-Herzégovine. Quasiment à la même période, 150 000 personnes fuient la Croatie.

Deux décennies et demie plus tard, le pays est confronté à une nouvelle vague de réfugiés : « Si j'avais été plus âgée pendant la guerre, j'aurais été une militante pour la paix. Lorsque cette crise humanitaire a commencé, je savais que je devais aider, parce que des vies humaines étaient de nouveau en jeu. Je sentais que je pouvais faire quelque chose cette fois-ci. »

Lorsque la Hongrie a fermé sa frontière avec la Serbie, les réfugiés du Moyen-Orient n'ont plus eu qu'une seule option : transiter par la Croatie pour rejoindre l'Europe occidentale. Au début du mois de septembre, des milliers de personnes ont commencé à arriver en Croatie – à travers les champs des villages, le long de la frontière serbe, où la population a des souvenirs semblables qui datent de la guerre de l’ex-Yougoslavie, lorsque ces régions furent occupées par les forces serbes.

« La Croatie est mon champ de bataille »

De nouveau, on peut voir des centaines de personnes épuisées et désespérées marcher, des sacs plastiques à la main. Dans les villages, le long de la frontière, d’anciens réfugiés viennent à la rencontre des nouveaux, leur apportent des bouteilles d'eau et des vêtements pour les enfants, pendant que les femmes leur offrent des sucreries et que des bénévoles installent des bornes où les réfugiés peuvent charger leurs portables. « Lorsque nous avons quitté nos maisons, nous étions également dépendants de l'aide des autres. C'est pourquoi nous avons de la compassion pour ces personnes, qui sont en train de fuir », explique une femme de Tovarnik, le village le plus proche de la frontière.

Depuis le début de la crise migratoire jusqu'au moment où Lorena s'est engagée pour aider les réfugiés de Slavonski Brod, 650 000 personnes sont arrivées en Croatie. Entre-temps, presque la moitié d'entre eux est déjà repartie. La Croatie n'est pas un pays où ils choisissent de rester. Désormais Slavonski Brod est le seul endroit en Croatie à connaître un afflux de réfugiés. « Ils veulent tous aller en Allemagne. C'est comme cette blague où un Croate demande à un Bosniaque ce qu'il ferait si la fin du monde était proche, et le Bosniaque répond : "Je prendrais ma femme et mes enfants et j'irais en Allemagne" », raconte un volontaire de Slavonski Brod.

La Croatie n'est pas non plus un pays où les jeunes gens comme Lorena choisissent de rester. En raison du chômage élevé des jeunes, la Croatie fait partie des pays de l'UE avec le plus fort taux de chômage (à la troisième place, après l'Espagne et la Grèce), et jusqu'à 85 % des jeunes ont envisagé d'émigrer. Les générations qui ont grandi dans une société endommagée par les traumatismes de la guerre et freinée par une croissance économique faible, sont coincées dans une crise économique persistante aux inégalités sociales croissantes. Nombreux sont les amis de Lorena qui étudient à l'étranger, tout comme elle, qui est venue à Slavonski Brod de Brno, en République Tchèque, où elle est inscrite à un programme de sociologie. Elle envisage de poursuivre ses études à l'étranger, mais voudrait ensuite retourner en Croatie. « J'ai passé un semestre en Finlande et c'est simple de mener une vie sans soucis, dans un pays aussi bien ordonné. Mais je me sens la responsabilité de contribuer au développement de ma communauté. La Croatie est mon champ de bataille », dit-elle.

Nous repartons à Zagreb, Lorena a fini son service volontaire de cinq jours. On écoute les infos : en Croatie, un nouveau gouvernement de droite a pris la place du régime précédent, qui était de gauche. Lorena redoute que l’une des premières décisions que prendra le gouvernement sera de fermer les frontières aux réfugiés. Elle a peur que le nationalisme et la haine de l'étranger gagnent du terrain. La campagne électorale du nouveau gouvernement s’est appuyée sur des arguments qui ont creusé un fossé idéologique dans la société. « Les jeunes de ma génération sont plus traditionnels et plus fermés sur eux-mêmes que la génération d'avant-guerre. Ils ont grandi dans une Croatie religieusement et ethniquement homogène, où ils ne sont pas habitués à côtoyer des gens différents d'eux », dit Lorena. Elle a encore des centaines de kilomètres à parcourir avant d'arriver à Brno – là, où le petit clown l'attend, celui-là même qui l'a consolée ces vingt dernières années, depuis le temps où elle était réfugiée en Allemagne. Bientôt elle repartira à Slavonski Brod pour accueillir à nouveau les derniers réfugiés qui arrivent en Europe.

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Textz: Barbara Matejčić

Photos: Matic Zorman

Traduction : Fleur Grelet

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Au-delà des clichés. Au delà de la haine. Au delà du passé. 25 ans après le début des guerres balkaniques, le projet éditorial de cafébabel Berlin intitulé Balkans & Beyond dévoile des histoires exclusives qui dépeignent la vie et la politique en Bosnie, Macédoine, Croatie, Kosovo, Slovenie, Serbie et Monténégro. Ce projet est financé par Allianz Kulturstiftung and Babel Deutschland avec le soutien moral du réseau de Babel International.

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