Croatie : juifs et musulmans, priés de s'entendre

Article publié le 25 septembre 2013
Article publié le 25 septembre 2013

La Croatie a inauguré sa troisième mosquée dans la ville côtière de Rijeka, en mai dernier. Les musulmans sont environs 40 fois plus nombreux que les juifs en Croatie, et les deux minorités se sont parfaitement intégrées. Aperçu de la vie des deux religions dans un pays à majorité catholique.

C’est le Ramadan – ou Ramazan, tel qu’il est appelé en Croatie. Depuis un coin de la plus grande mosquée de Croatie, qui a été achevée en 1987, j’observe les fidèles qui viennent à la prière du vendredi. Les garçons près de moi ont la peau plus claire et les cheveux plus fins que les miens. L’ambiance est orientale, mais l’emplacement est bien situé en Europe centrale.

La Croatie, devenue le vingt-huitième Etat membre de l’Union Européenne le 1er juillet 2013, est majoritairement catholique et chrétienne. Environ 88% de ses 4,5 millions d’habitants sont catholiques, et 4,4% sont orthodoxes. Ses minorités religieuses ont crée un pays plus hétérogène. Les juifs résident à Zagreb depuis le 14ème siècle, la communauté juive officielle n'a été fondée qu'en 1806. Elle a presque été exterminée durant la Shoah et son nombre de membres atteint péniblement les quatre chiffres.

La Croatie musulmane

Les premiers musulmans arrivés en Croatie au 18ème siècle étaient commerçants, puis fonctionnaires avant que des soldats de Bosnie-Herzégovine ne s'y installe lorsque le pays se dilue dans l’Empire austro-hongrois. En 1916, le Parlement croate a accordé à l’islam la même reconnaissance juridique que les autres religions. Aujourd’hui, environ 40 000 musulmans vivent à Zagreb. La plupart d’entre eux sont originaires de Bosnie-Herzégovine, de Macédoine et du Kosovo. Près d’un siècle plus tard, les représentants de la communauté islamique de Croatie considèrent que leur pays pourrait être un modèle pour les autres nations européennes dans la manière d’établir des relations entre la population catholique et les musulmans, de même que pour les pays musulmans avec les minorités chrétiennes.

Nermin Botonjić, le secrétaire du Mešihat (l’organe exécutif) de la communauté islamique en Croatie, estime qu’il s’agit d’une situation unique en Europe. « La majorité des Croates ont une sensibilité envers les communautés minoritaires », déclare-t-il à la bibliothèque du centre islamique. « Nous sommes autorisés à ouvrir des écoles islamiques. Le mariage religieux est reconnu par l’Etat (social-démocrate). Cela a rendu notre vie plus agréable. Les musulmans se sentent intégrés dans la société croate. »

« Les jeunes générations vont dans la mauvaise direction »

Cependant, la vie n’est pas si rose. Près du monument dédié au millier de soldats musulmans morts durant les guerres de Yougoslavie de 1991 à 1995, qui fait face à la mosquée et au centre islamique, Azra Dedić, étudiante en droit, se souvient avoir été harcelée lorsqu’elle était enfant. « Peut-être que si je n’avais pas dit que j’étais musulmane, cela se serait mieux passé », dit-elle. « Mais je suis fière de ma foi et de ma tradition : c’est ça le problème. » Néanmoins, Azra admet que la situation s’est améliorée récemment. Elle considère Zagreb comme sa maison et la Croatie comme sa patrie. Azra félicite les médias croates pour avoir éduquer les gens sur les traditions des minorités, mais n’est pas optimiste quant à l’avenir. « Les jeunes générations vont dans la mauvaise direction. Ils ne s’acceptent pas les uns les autres à cause de leurs parents. Malheureusement, leurs parents ressentent toujours les séquelles de la guerre. »

Nermin Botonjić pense que le problème existe à un niveau individuel. « La clé d’une bonne relation nécessite que la majorité s’ouvre aux différences, et la communauté musulmane est préparée à l’intégration. » Salih Hadžismajlovic, qui enseigne dans un collège islamique à Zagreb, acquiesce. « Nous nous sommes rencontrés afin de nous connaître mutuellement », explique-t-il, ajoutant que lorsqu’il voyage avec des amis et s’arrête sur le bord d’une route pour prier, personne n’est offensé ou se sent suffisamment tourmenté pour proférer des menaces. « Je n’ai aucun obstacle dans ma vie. Mes amis travaillent dans différents lieux, et leurs employeurs les autorisent à venir à la prière du vendredi puis à revenir travailler. Ils n’ont aucun problème avec ça. »

Un avantage que partagent les musulmans croates est qu’ils ne sont culturellement pas si différents de la majorité. Ils parlent la même langue et vivent dans les Balkans depuis des siècles. Contrairement aux nombreuses communautés musulmanes résidant dans l’ouest de l’Europe, qui ont plusieurs institutions basées dans leur pays d’origine, la communauté musulmane de Croatie forme une seule et même communauté qui possède une religion sans aucune base ethnique.

Des incidents religieux

La communication entre le gouvernement et les minorités est souvent louée. En 2010, certains services de police ont refusé de délivrer des permis de conduire munis de photos de femmes voilées car la loi croate reste floue sur le sujet. « Le ministre de l’Intérieur a proposé de changer la loi », explique Botonjić. « Le parlement l’a adopté, et désormais toutes les femmes qui se couvrent la tête pour des motifs religieux sont autorisées à avoir ces photos sur les permis de conduire. »

Saša Cvetković, issu de la communauté juive, est moins impressionné par les actions du gouvernement. « Le problème avec l’éducation religieuse dans les écoles primaires, c'est que le gouvernement a signé un accord avec le Vatican », dit-il. « La plupart des élèves sont catholiques, alors quand mon enfant veut aller aux cours d’éducation religieuse, il doit s’asseoir à l’extérieur avec un ou deux autres enfants. L’éducation religieuse doit être laissée aux communautés religieuses. » Quelques membres de la communauté juive éprouvent aussi des difficultés à obtenir les biens qui leur ont été confisqués durant la Second Guerre Mondiale. « Ça dure depuis deux décennies mais la situation n’a pas bougé d’un millimètre », déclare Saša.

Don du sang et croix gammée

En 2006, les supporters de l’équipe croate de football ont suscité l’indignation du pays lorsqu’ils se sont formés en croix gammée humaine puis effectué le salut nazi pendant un match. L’antisémitisme est présent dans plusieurs couches de la société croate mais Saša Cvetković ne pense pas que la situation soit aussi sérieuse qu’en France ou en Belgique, où il est parfois dangereux de porter la kippa (sic). Saša explique que la communauté juive croate n’a aucun problème avec les autres groupes religieux. Il a le sentiment que la situation en Israël et en Palestine n’a pas eu beaucoup d’impact sur les relations entre juifs et musulmans croates, contrairement à Paris ou à Londres où la situation s’est considérablement tendue. « C’est très différent. Les musulmans présents ici viennent pour la plupart de Bosnie. Les juifs de Bosnie sont majoritairement d’origine séfarade. Ils vivent ensemble depuis longtemps et ont énormément contribué aux villes dans lesquelles ils résident. »

Les musulmans et juifs de Zagreb s’invitent mutuellement aux fêtes religieuses et autres évènements. Comme lors de ce projet de don du sang organisé par Salih Hadžismajlović, dans une mosquée. Salih a invité les gens issus aussi bien de toutes les confessions chrétiennes que de celles de la communauté juive. Le message était clair : « Nous voulions montrer qu’au fond, nous sommes tous les mêmes », dit-il, avant de rentrer chez lui.

Merci à Alma Srebreniković, Emina Hodžić et Sanela Kurtek 

Cet article fait partie de la série de reportages EUtopia on the ground, projet de cafébabel soutenu par la Commission Européenne, en collaboration avec le Ministère des Affaires Etrangères français, la Fondation Hippocrène et la Fondation Charles Léopold Mayer.