Crise du livre dans les Balkans : l’ex-Yougoslavie a du mal à tourner la page

Article publié le 24 août 2011
Article publié le 24 août 2011
« Rester indifférent aux livres, c’est appauvrir son existence inconsidérément. » Voilà ce qu’a écrit Ivo Andric, le plus célèbre des auteurs yougoslaves, prix Nobel de littérature en 1961. Cinquante ans plus tard, les habitants de l’ex-Yougoslavie prennent de moins en moins en compte cet avertissement salutaire.

De moins en moins de gens lisent des livres. Moins d’acheteurs donc, et les éditeurs et écrivains en souffrent. Selon Seid Serdarevic, qui travaille chez l’éditeur croateFraktura, cette situation de lectorat amoindri s’explique essentiellement par des problèmes économiques. Les habitants de l’ex-Yougoslavie ne peuvent tout simplement pas se permettre d’acheter des livres. « Les gens travaillent mais ne sont pas payés. Ils prennent des crédits pour couvrir les dépenses du quotidien », explique Sladjana Bukovac, une romancière croate membre de Fraktura.

Niveau de vie et réapprentissage de la lecture

Le niveau de vie est encore plus bas dans la Bosnie voisine, où l’écart entre les revenus et le coût de la vie ne cesse de croître. En mars 2011, le revenu moyen était de 818 marks (environ 400 euros), tandis qu’un mois de nourriture pour une famille de quatre personnes revenait à plus du double (environ 1800 marks). Un livre coûte en moyenne 10 marks (l'équivalent de 5 euros, ndlr). En Bosnie comme en Serbie, les éditeurs doivent faire face à des taux de TVA élevés (respectivement de 17% et 8%), ce qui fait baisser la production éditoriale et les revenus des auteurs et traducteurs. En moyenne, les Croates gagnent presque deux fois plus que les Bosniens (5480 HRK, soit 735 euros), mais un livre coûte en moyenne autant qu’un livre broché en Angleterre (entre 15 et 20 livres sterling). Dans ces pays, en raison des revenus très bas et du manque de soutien financier de la part du gouvernement, les auteurs doivent souvent cumuler leur activité d’écriture avec un autre emploi pour survivre. « Les auteurs n’ont pas assez de temps pour se consacrer à ces deux activités. Au final, ils deviennent de mauvais journalistes et de mauvais écrivains », affirme Nenad Popovic, fondateurs des éditions Durieux à Zagreb.

Lisez l’interview de Robert Perisic sur cafebabel.com

Cependant, des salaires plus élevés et des livres plus abordables ne suffiraient pas forcément à relancer l’industrie du livre. Les gens ont perdu l’habitude de lire. Les Croates achètent en moyenne trois livres par an. Le bestseller 2008 en Croatie, Naš čovjek na terenu (Notre correspondant sur place, le premier roman de Robert Perisic) ne s’est vendu qu’à1904 exemplaires dans un pays qui compte quatre millions d’habitants. « Les classes moyennes, celles qui achètent des livres, ont quitté l’ex-Yougoslavie pendant les guerres ; ceux qui restent ne veulent pas dépenser leur argent en livres », regrette Sladjana Bukovac.

L’aide de la Yougosphère

Les habitants de l’ex-Yougoslavie, quels qu’ils soient, regardent les mêmes films et les mêmes pièces de théâtre et écoutent la même musique. Il en est de même en littérature.

L’existence d’une « Yugosphere » sauve les éditeurs et les écrivains des Balkans d’un effondrement économique total. Cette mise en commun des idées et usages, identifiée comme telle par le journaliste britannique Tim Judah dans un article de The Economist, a survécu après la dislocation de la Yougoslavie. Les Croates et les Serbes ont mis l’accent sur les différences entre leurs langues, en inventant de nouveaux mots pour accentuer les différences régionales et même, une fois, en allant jusqu’à « sous-titrer en croate » un film serbe. Malgré tout, une langue commune persiste. Les habitants de l’ex-Yougoslavie, quels qu’ils soient, regardent les mêmes films et les mêmes pièces de théâtre (grâce aux tournées effectuées par les compagnies) et écoutent la même musique. Il en est de même en littérature. Belgrade, Zagreb et Sarajevo ont déjà un marché commun. Cette langue commune a sauvé les écrivains bosniens et monténégrins, dont les pays sont trop petits ou trop pauvres pour soutenir une création littéraire digne de ce nom, en leur fournissant une clientèle plus large susceptible d’acheter leurs livres.

Photo de 2004.

« Puisqu’il est impossible de modifier la langue jusqu’à la rendre inintelligible pour l’autre, les auteurs des Balkans écrivent pour toute l’ex-Yougoslavie », déclare Igor Stiks, un écrivain bosnien. La nécessité économique a également encouragé les auteurs et les éditeurs à travailler ensemble pour donner un meilleur avenir à la littérature de cette partie du monde. Depuis quelques années, les Croates participent au salon du livre de Belgrade, tandis que le magazine SarajevoNotebooks, dans lequel des écrivains de tous les pays d’ex-Yougoslavie utilisent l’expression et la culture pour générer des échanges et rétablir des liens détruits par la guerre, a récemment fêté son dixième anniversaire.

(Pas) un mot sur la guerre

Son second roman a été publié en dix langues.

« Les auteurs espèrent que cette culture littéraire commune pourra créer un espace dans lequel il sera possible d’aborder les guerres et de faire sa paix avec le passé récent et son lot de violence, affirme Igor Stiks. Les écrivains devraient être des intellectuels engagés qui pensent au-delà de l’actualité. Ils devraient nous donner un cadre dans lequel on pourrait faire face à notre passé et le comprendre. » Igor Stiks a 33 ans. Il a quitté sa ville natale de Sarajevo au début de la guerre de 1992-1995 pour s’établir à Édimbourg. Il reconnaît que ses souvenirs du conflit étaient trop récents et trop douloureux pour qu’il s’attaque à ce sujet dans son premier livre, Un château en Romagne (Dvorac u Romagni, 2000). Il a ensuite pris conscience du fait qu’il devait écrire sur ces conflits pour se purger de ses souvenirs et aller de l’avant. Il est convaincu qu’un auteur doit écrire sur des sujets intimement liés à lui-même et à sa propre vie. Sous peine de devenir une machine à fiction populaire. « L’écriture de La chaise d’Elijah (Elijahova stolica, 2006), dont l’action se déroule en partie pendant le siège de Sarajevo, a été pour moi une expérience cathartique », explique-t-il.

Plutôt que de risquer de déplaire à d’autres habitants d’ex-Yougoslavie, beaucoup d’auteurs n’abordent pas directement le sujet des guerres.

Mais la Yugosphere littéraire reste fragile et les vieilles rancœurs et anciennes peurs affleurent à la surface. « Vingt ans après l’arrivée des guerres, nous restons toujours dans le politiquement correct, selon Sladjana Bukovac. Plutôt que de risquer de déplaire à d’autres habitants d’ex-Yougoslavie, beaucoup d’auteurs n’abordent pas directement le sujet des guerres. Ils prennent d’infinies précautions pour parler de meurtres, utilisent des expressions comme « le mal », ou bien ils évitent carrément le sujet. Ce refus de se confronter au passé, c’est bon pour la politique, mais pas pour la littérature. » Vous avez dit « catharsis » ? Pour beaucoup d’auteurs, et bien sûr de lecteurs, c’est la dernière chose qu’ils veulent.

Lire la version hongroise de l'article sur le babelblog officiel de Budapest

Photos: Une (cc) Igor Stik et La chaise d'Elijah courtoisie de ©Fraktura ; Texte: Livre jaune (cc) Jian Awe/ Flickr; Bibliothèque de Sarajevo (cc) ronantighe/ Flickr; Igor Stiks © Ema Szab