Crise de l’euro : Eugenio Benetazzo ou le trader-prophète

Article publié le 10 novembre 2011
Article publié le 10 novembre 2011
Toutes les Cassandres connaissent le même destin : voir leurs funestes présages devenir réalité. Eugenio Benetazzo, économiste, trader indépendant et gourou de la finance n’a pas échappé à la règle.

En 2006 son livre prophétique intitulé Duri e Puri annonçait l’arrivée du Credit Crunch et l’effondrement de l’économie mondiale. Depuis lors, il parcourt l’Italie et met en scène une série de spectacles théâtraux qui s’inspirent de ses livres aux titres particulièrement significatifs comme Banca Rotta et l’Europe si è rotta dans lesquels il explique les mécanismes de la finance internationale et des marchés internationaux. Une expérience qui a apporté à Eugenio Benetazzo une certaine célébrité sur le web. Très présent sur le blog du comique génois Beppe Grillo, l’un des plus populaires en Italie, le jeune trader, grâce notamment à Youtube, est devenu un personnage culte des programmes télévisés des chaines indépendantes. Son dernier ouvrage intitulé Era il moi Paese vient de sortir, sorte de manifeste économique de l’Italie dans lequel il résume sa recette (plutôt amère) pour faire sortir de la crise le « Bel Paese » et relancer son économie. « Il sera malheureusement impossible de redresser les économies européennes, celle de l’Italie en premier lieu, sans entreprendre des réformes sociales. On ne pourra ralentir le déclin européen qu’en passant par une redéfinition douloureuse et radicale du système de protection sociale. Une solution au goût plutôt amer, à laquelle nous n’étions plus habitués mais qu’il nous faudra affronter ». On est loin d’un scénario rassurant mais il est inutile d’attendre de lui des réponses édulcorées ou réconfortantes : Eugenio Benettazzo est devenu célèbre grâce à la franchise de ses analyses économiques.

« Il faut s’attendre à un scénario noir que la classe dirigeante italienne et européenne, en raison de leurs exigences électorales ont choisi de nous cacher pendant des années. Le modèle social sera redimensionné, surtout en ce qui concerne le système des retraites. Ce ne sont clairement pas des propositions que les partis politiques aiment faire au risque de perdre des millions de votes. Mais soit on agit ainsi soit on choisit de ne pas intervenir en laissant s’installer dans le pays un mal-être social bien plus grave. »

cafebabel.com Les PIIGS : Grèce, Espagne, Italie, Portugal et l’Irlande sont-ils coupables de leur situation économique ou victimes des pays les plus forts d’Europe ?

« La responsabilité est donc des deux cotés. La crise de la dette souveraine voit ainsi réunis aujourd’hui les créanciers et les débiteurs au sein d’un même destin. »

Eugenio Benetazzo : Les deux éléments ont une part de responsabilité dans la situation actuelle en Europe. Les pays les plus forts comme les plus faibles ont exploité les avantages que l’euro a apportés par le passé. D’un coté les pays périphériques ont profité de la possibilité de s’endetter à des conditions économiques particulièrement intéressantes entrainant comme conséquence une certaine désinvolture dans la gestion des comptes publics. De l’autre, les pays « forts » de l’Union européenne, France et Allemagne surtout, ont misé une grande partie de leurs ressources financières sur les PIIGS et cet excès de confiance a conduit à une surexposition financière. La responsabilité est donc des deux cotés. La crise de la dette souveraine voit ainsi réunis aujourd’hui les créanciers et les débiteurs au sein d’un même destin.

cafebabel.com: Les institutions européennes vous semblent-elles avoir réagi de façon adéquate face à la première grande crise depuis la naissance de l’euro ?

Eugenio Benetazzo : La BCE mais surtout l’Union européenne dans son ensemble ont été victimes de fortes pressions qui ont empêché la naissance des obligations, les eurobonds. Si ces derniers avaient été créés il y a deux ou trois ans, soit au début de la crise financière, ils auraient pu conjurer les conséquences néfastes qui pèsent aujourd’hui sur les pays les plus endettés de l’Europe périphérique. Cela rend encore plus évident l’échec de l’euro.

cafebabel.com: Il y a-t’il eu seulement un problème économique ou également politique ?

Eugenio Benetazzo : Il y a eu certainement un problème de souveraineté. Il y a eu un défaut de gouvernance supranationale capable de s’opposer à la volonté de certains lobbys bancaires d’éviter la création des eurobonds.

cafebabel.com : Le mouvement des Indignés, Occupy Wall Street et les autres mouvements de jeunes peuvent-ils à eux seuls inciter au changement ou bien faut-il autre chose ?

Eugenio Benetazzo : Je ne crois pas que ces mouvements seront suffisants. Il faudrait que les caisses soient vraiment vides, ce qui n’est pas le cas pour le moment. Ces mouvements de protestations obtiennent une forte exposition médiatique mais concrètement, du point de vue de la politique, ils ne provoquent pas autant de grands changements. Bien sûr, plusieurs épisodes démontrent qu’on est en train de voir émerger un malaise de fond qu’un changement de leadership en politique non seulement italienne mais aussi européenne pourra difficilement atténuer.

cafebabel.com: L’espoir islandais pour l’Europe : un cas isolé ou bien s’agit-il d’une possible solution pour sortir de cette situation?

Eugenio Benetazzo : Pour le moment l’Islande reste un cas isolé, même si ces dernières années on a pu voir des pays qui se sont comportés de la même manière. Certes, l’Islande a pu compter sur une politique autonome, sur sa propre devise et surtout sur une population qui a su réagir d’une façon inattendue (de fait, pour ceux qui ne le savent pas encore, l’Islande a refusé l’allègement de la dette à l’égard des investisseurs étrangers). Mais surtout en pointant du doigt la classe dirigeante du secteur bancaire qui a conduit le pays au « crash » financier. Si d’autres pays agissaient de même, les conséquences seraient sans aucun doute catastrophiques sur le plan financier. L’Islande est un petit pays dont le montant de la dette totale s’élève à environ 10 milliards d’euros alors qu’en Grèce il atteint 300 milliards d’euros. Voilà le classique exemple d’une situation où il coûte moins cher d’intervenir pour guérir le patient malade plutôt que de le laisser mourir !

Photos : Une (cc) odysseasgr/flickr