Crimes et châtiments : l’Europe dans la tourmente

Article publié le 9 février 2004
Publié par la communauté
Article publié le 9 février 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Qui a le pouvoir a le droit de l’utiliser dans son intérêt propre : c’est ce que semble penser une partie de l’élite politique européenne. Et donc ce pourquoi nous avons absolument besoin de plus de transparence.

Alain Juppé, ancien Premier Ministre et dauphin de Chirac, vient d’être condamné à 18 mois de prison avec sursis pour « prise illégale d’intérêts » et 10 ans d’inéligibilité. L’élite politique française a immédiatement embrayé : le jugement serait « disproportionné, hypocrite et cynique » selon l’actuel vice-président de l’Assemblée Nationale, Eric Raoult. De son côté, Chirac remet en cause l’impartialité de la cour et encense les « qualités exceptionnelles » de Juppé, au premier rang desquelles sa « probité ». Jusqu’à un commentateur du journal Le Monde (pourtant réputé de centre-gauche), qui considère le jugement « injuste ».

Tous bornés

Mais les faits sont têtus et parlent d’eux-mêmes ; ils rendaient la condamnation inéluctable : de 1990 à 1995, Juppé était adjoint aux finances à la Mairie de Paris et secrétaire général du RPR (Rassemblement Pour la République). Durant cette période, sept emplois fictifs furent financés sur le budget de la ville au profit du RPR, et notamment le poste de la secrétaire personnelle du président du parti Jacques Chirac, qui était également Maire de Paris. Le coût pour la ville de Paris et donc pour ses habitants, s’élève au minimum à 1,2 millions d’euros. Chirac lui-même ne risque aucune poursuite, tant qu’il est protégé par son immunité présidentielle. Quant à Juppé, il se braque et fait appel –bref, la vie devrait continuer comme si rien ne s’était passé…

La corruption et la malversation sont les deux mamelles du pouvoir. Silvio Berlusconi s’est conçu une loi sur mesure qui le blanchit de toute poursuite pour corruption. Elle a depuis été invalidée par le Conseil Constitutionnel italien pour rupture de l’égalité des citoyens devant la loi. En Allemagne, l’ancien Ministre de l’Intérieur Manfred Kanther doit répondre de parjure devant la justice. Dans les années 80, il avait détourné plus de 10 millions d’euros issus des héritages juifs, au profit des caisses de la CDU. Tout comme Berlusconi, Kanther reproche à la justice sa partialité politique et plaide non coupable. On se demande bien pourquoi il craint un procès…

Le défi de la transparence

La corruption prospère dans l’obscurité et l’opacité de réseaux oligarchiques, qui savent rester dans l’ombre pour éviter toute publicité. L’Union Européenne, dotée de processus de prise de décision souvent peu clairs, offre à cet égard un terrain rêvé aux malversations de toute sorte. Après le scandale d’Eurostat, les investigations se tournent à présent du côté des autorités agricoles. Les deux tiers des citoyens européens pensent que la corruption au sein des administrations de l’UE n’est pas si rare.

Plutôt que de prôner la « bonne gouvernance » dans les pays en développement, les pays membres feraient bien de balayer d’abord devant leur porte. Les traités internationaux, comme la Convention de l’OCDE pour la lutte contre la corruption, devraient être transcrits tels quels et sans délais dans le droit. Pour redonner aux citoyens confiance en la politique, nous avons besoin de structures démocratiques et transparentes, qui permettent au peuple de contrôler ses dirigeants. Nous avons également besoin de journaux d’investigation et d’une justice courageuse, qui condamne les crimes des cols blancs avec la même rigueur que les délits les plus banals. Les juges français se sont montrés capables de hardiesse ; c’est un exemple à suivre.