Coup de pompe chez Michelin : quels sont les effets de la récession ?

Article publié le 17 février 2009
Article publié le 17 février 2009

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

A Clermont-Ferrand, tout le monde aime penser que l’Auvergne est ce qu’elle est grâce à Michelin. Leader en Europe, la célèbre entreprise de pneumatiques affronte elle aussi la récession et ses actions ont accusé un recul de 4,26 % en janvier 2009.

Qui n’a jamais croisé au moins une fois sur son chemin la route du jovial Bibendum ? Depuis la fondation de la firme en 1888, tout comme les établissements Michelin dont il est la mascotte emblématique, le bon génie rondouillard n’a pas attendu pour devenir mondialement célèbre. Pas besoin de déambuler très longtemps dans les rues pour se trouver nez à nez avec ce galbe pansu constitué de la tête aux pieds d’un amoncellement de pneus gonflés à bloc qui vous salue amicalement de sa petite menotte en caoutchouc. Non content de s’élancer de sa rassurante plastique familière sur les vitrines des boutiques et les panneaux publicitaires, on le voit fleurir un peu partout, jusque sur les tee-shirts, les casquettes et les blousons des passants.

(michelin.fr)Tout aussi réputées que le Bibendum, les publications du groupe n’ont plus à courir après la renommée. Le fameux Guide dispensateur d’étoiles, bien connu des gastronomes, et les cartes routières précises au 1/1 000 000ème près accompagnent depuis des générations l’automobiliste dans ses pérégrinations. Par son chiffre d’affaires, ses ventes et ses activités diversifiées, le groupe qui commercialise 36 000 produits différents utilisés sur tout type de véhicules connus (parmi lesquels, bien sûr, les pneus, les roues et les chambres à air) s’inscrit dans sa catégorie comme le premier en Europe et le second au niveau international.

Les salariés mettent la pression

Employant plus de 30 000 personnes en France, Michelin fort d’un réseau d’usines essaimé à travers le monde possède même se propres plantations d’hévéas. Et, pendant qu’il promeut le pneu « vert », le groupe recycle les pneus usés afin de réduire la consommation de pétrole nécessaire à sa production industrielle. Jour après jour, sur un écran apposé à la façade de l’édifice principal de l’usine mère de Clermont-Ferrand s’affiche le taux des émissions de dioxyde de carbone en réduction constante depuis 1992.

« Les gens n’achètent plus autant de voitures qu’avant, mais on a toujours besoin de pneus »

Toutefois, en ce qui concerne la crise actuelle, et plus particulièrement celle qui touche le secteur automobile, il est vain de s’attarder trop longtemps pour connaître l’opinion de l’homme de la rue. Dans un mutisme prudent, il semble afficher, à l’instar de Bibendum, une sérénité débonnaire. En guise de réponse, il faudra donc se contenter d’un sourire. M.X, responsable d'un département du groupe réfléchit un certain temps avant de me répondre afin que ses déclarations ne fassent pas l’objet d’une interprétation erronée. Avant de venir ici, on m’avait déjà mis en garde plusieurs fois : parler de Michelin dans la presse est un sujet fort délicat ! Particulièrement par les temps qui courent. Après avoir consacré 30 années de sa vie à sa boite, Mr X, mettant en avant sa loyauté envers l’entreprise, renvoie un fidèle reflet des valeurs défendues par son employeur. « La crise, nous ne la sentons pas, commence-t-il par me dire. Bien sûr, les gens n’achètent plus autant de voitures qu’avant, mais on a toujours besoin de pneus. »

Encouragé par cette percée, je m’enhardis à creuser un peu plus ma question, curieux d’en savoir plus sur les répercussions de la crise actuelle sur la destinée du groupe. Mais Mr X sait se montrer rassurant : « Michelin peut résister ; le pétrole est redevenu bon marché et nous ne prévoyons pas de licenciements en masse à court-terme. » Le prestige de l’entreprise rend ses employés fiers et reconnaissants de ce qu’ils font. Je constate, au passage, que Mr X, lui-même, participe à cet entretien vêtu d’une chemise et d’une veste estampillée du logo de la maison.

(Gloerbst/ Dailymotion)Dans les médias où l’on débat de l’avenir de l’industrie automobile, un seul et même leitmotiv revient sous le mot « récession ». La baisse de la demande s’est traduite en décembre par une très significative chute des échanges mondiaux entraînant des fermetures de sites ou des ralentissements notoires de la production Michelin comme ceux qui affectent Stoke-on-Event au Royaume-Uni (qui doit interrompre sa production de février à avril), la Roumanie ou l’usine de Clermont et de Cataroux (où dans cette dernière 500 personnes sont touchées par le débrayage). D’après les communiqués de presse officiels, au regard des comptes du quatrième trimestre, le groupe estime à 150 millions d’euros le montant des pertes exceptionnelles entrainées par la sous-utilisation des capacités de production. 

Le groupe Michelin serait-il protégé par les mesures préventives appliquées en temps de crise ? A moins qu’il soit épargné grâce aux effets de l’excellent système de protection sociale en vigueur au sein de l’entreprise. « La production tourne 24 heures sur 24, poursuit Mr X. Il n’y a pas à craindre de fermeture définitive. Il s’agit seulement d’un ajustement temporaire de la production due à la crise. Michelin préfère accorder des congés à ses employés plutôt que de les licencier. Pendant ce temps, ils sont toujours payés. » 

Plan B et élections en juin

« En ces temps d’insécurité, il est nécessaire de rester unis au sein de l’Union européenne »

Si les salariés peuvent encore voir à quoi ressemble une feuille de paye à la fin du mois, pas tous, car d’autres se retrouvent mis sur la touche sans plus d’explications. Les salariés syndiqués, plus réalistes face à une situation qu’ils jugent précaire, semblent moins atteints par le syndrome rassurant du « tout ira bien » : « Michelin est une entreprise saine et importante offrant une certaine sécurité de l’emploi. Malgré tout, la crise actuelle fait craindre à un grand nombre de gens la perte de leur emploi. Avant, on avait bien moins peur. »

Or, cet avenir fort incertain pousse de plus en plus d’employés à s’unir. Parmi les membres de l’entreprise, ceux qui pressentent qu’ils pâtiront en premier des méfaits de la crise se dépêchent d’aller voir une centrale syndicale. « Nous n’avons pas une idée claire de ce que sera demain », reconnait l’un d’entre eux. Il n’existe pas de plan B et si le pire se produit, il se retrouvera provisoirement sans emploi. « Les seules prévisions optimistes qui peuvent nous laisser espérer voir le bout du tunnel sont les échéances électorales de juin. »

(Romary/flickr)

Inscrites au calendrier politique, elles marquent une date importante. En m’entretenant avec le manager et le directeur de l’unité d’enseignement qui accueille les enfants bilingues d’employés de chez Michelin expatriés un peu partout dans le monde, je constate que ces derniers se montrent politiquement plus engagés que leurs collègues et l’ensemble des autres citoyens locaux. Un jeune homme qui se proclame « pro-européen » avec détermination m’affirme qu’il votera aux prochaines élections parce qu’il estime que la récession économique menace sa recherche d’emploi : « En ces temps d’insécurité, il est nécessaire de rester unis au sein de l’Union européenne. »

Mais, les étudiants trainant dans un bistro du centre à qui je pose la question ne l’entendent pas de la même oreille. La plupart d’entre eux ne savent pas que des élections auront lieu en juin pour le renouvellement des députés du Parlement européen. Leurs arguments vont d’un « jamais vu un député européen s’exprimer dans les médias » à des « pas sûr qu’ils feront quelque chose pour améliorer la situation actuelle ». D’ailleurs, bien souvent, ils ne connaissent même pas le nom du candidat de leur circonscription.

Un grand merci à l'équipe de Cafebabel.com à Clermont-Ferrand - en particulier Guillaume Bucherer et Fabien Champion.