Corruption en Europe : après Chirac, le Wulff de soulagement ?

Article publié le 9 janvier 2012
Article publié le 9 janvier 2012
Le président allemand en ce moment, l'ex Président français hier, l'ancien Premier ministre italien demain...tous ont été ou sont englués dans des affaires de corruption. En France, Chirac a été condamné mais il reste une question à régler et ce dans toute l'Europe : celle de l'immunité.

Christian Wulff est sur la sellette. L'actuel président allemand qui doit cette qualité à la volonté politique d'Angela Merkel est de plus en plus acculé par la presse. Ses torts ? Il est soupçonné d'avoir bénéficié d'un prêt immobilier de 500.000 euros à taux très avantageux dont l'origine remonterait à l'épousé d'un riche entrepreneur. Reconnaissant partiellement les faits, Wulff s'excuse pour son manque de transparence. Angela Merkel apprécie. L'affaire est enterrée.

Partout, la loi sur l’immunité.

 Seulement voilà, pris dans une opération de contrition auprès de ses compatriotes, le président s'enlise. Et fait ce qu'on pourrait appeler « un  Bild ». Pointé du doigt par le tabloïd allemand, Wulff s'énerve et menace le rédacteur en chef : « le 12 décembre, Wulff a menacé Kai Diekmann, le rédacteur en chef de Bild, d’une “rupture définitive” entre la présidence et le puissant groupe de médias Axel Springer, propriétaire du tabloïd.» d'après un autre journal lancé dans la bataille médiatique, le Zeit. Depuis, c'est l'hallali. Wulff est fustigé par tous les médias du pays qui s'interrogent sur le comportement de plus en plus suspect de leur président.

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On sait que certains hommes politiques allemands ont renoncé à leur poste pour moins que ça, comme l'ancien ministre de la Défense, Karl-Theodor zu Guttenberg, qui a démissionné après qu’on eût découvert qu’il avait copié une bonne partie de sa thèse de doctorat. Cependant, l'Allemagne figure aussi parmi ces États Européens qui protègent leurs parlementaires, en les soustrayant à tout type d'enquête. Il en va de même pour l'Espagne, la Belgique. Et si la Grèce et le Portugal prévoient la suspension automatique des poursuites judiciaires à l’encontre des parlementaires en fonction, au Royaume-Uni, au Danemark et aux Pays-Bas, les élus deviennent inattaquables par la loi. En somme, il y a sans doute un Lodo Alfano (déclaré inconstitutionnelle, cette loi qui garantissait la protection des quatre plus « hauts » personnages de l'État italien a été effective un peu plus d'un an, ndlr) dans chaque pays européen.

Dont acte

Pourtant, il est parfois des décisions qui sonne le glas des petits arrangements entre amis. Autre pays. Autre retentissement. Bienvenue en France où, une fois n'est pas coutume, cette résonance n'est pas médiatique mais judiciaire. Dont acte. Le 15 décembre 2011, l’ex-président français Jacques Chirac, a été condamné par la Cour de Paris à deux ans de prison avec sursis. Dans le pays où est né le concept d'égalité, un chef d'État comparaît devant un juge. Serait-ce là un premier pas vers une réforme des privilèges de caste ?

Première comparaison inévitable avec le maréchal Pétain, qui fut jugé en 1945 pour haute trahison. Même si, en parcourant l'histoire d’une France encline au régicide et à l’irrévérence, on compte pas mal de grands personnages qui furent adulés avant de subir la mise au ban du peuple. Ce fut le cas de Napoléon Bonaparte, qui goûta au « palais royal et à l’exil amer », ou de la reine Marie-Antoinette, dont la peine de la décapitation fut prononcée dans la chambre Dorée du Palais de justice de Paris.

C’est dans cette même salle de la Cour de Paris, que le jeudi 15 décembre 2011, Jacques Chirac, 78 ans et ancien président de la République Française, a été condamné pour détournement de fonds publics et abus de pouvoir, des délits commis entre 1977 et 1995, alors qu’il était maire de Paris. Le procès, suspendu pendant près de 13 ans - en vertu de la loi sur l'immunité - a été repris grâce à l'action de plusieurs groupes d'activistes politiques. Chirac, qui était absent pour raisons de santé, prend acte. Même s’il conteste le jugement.

Mieux vaut tard que jamais

La France démontre ainsi que la justice fait son travail et semble presque vouloir donner une leçon à l'Europe. Il est également significatif qu’une telle affaire émerge dans le pays où est né le concept d'égalité. D'ailleurs, les sondages eux-mêmes disent que pour 71% des Français, Jacques Chirac est un citoyen ordinaire. Mais détenteur de deux premières : il est à la fois le plus apprécié de tous les ex-présidents et le premier à subir un procès.

Anticor, un groupe d'activistes qui a contribué à relancer le procès de Chirac, se montre satisfait du message envoyé à la communauté française et européenne. « Mieux vaut tard que jamais », s'exclame de son côté le socialiste François Hollande. En fait, le procès de Jacques Chirac, relance la nécessité, au niveau européen, d’une réforme de la fonction et des privilèges politiques, en regard de l’immunité et de la lenteur des procédures judiciaires. Des caractéristiques que le système judiciaire français partage avec celui de l’Italie. Si ce dernier n’affiche pas de « trophée d’honneur » du niveau d’un Jacques Chirac, il a quand même toutes les cartes en main pour en obtenir un autre, en la personne de Silvio Berlusconi : ex-Premier ministre, détenteur du plus grand nombre de chefs d'accusations et de procès entamés mais jamais terminés… pour cause d’acquittements, prescriptions, dépénalisations et lois protectrices sur-mesure.

Lire sur cafebabel.com le dossier : « Berlusconi se retire, l’avenir s’étire »

Le casier judiciaire de l'ancien président français fait même pâle figure, comparé au curriculum de l'ex-Président du Conseil italien qui est accusé entre autres délits, de corruption judiciaire, de falsification de bilans, et plus récemment, d’incitation à la prostitution de mineurs. Un scandale probablement à l’origine de la vague de protestations qui a poussé M. Berlusconi à démissionner. Des miettes de satisfaction pour un pays où il semble encore utopique de voir condamné un ancien chef d'État.

La nouvelle de la condamnation de Chirac suscite des interprétations contrastées en Europe. Doit-on y voir un signe inquiétant, qui confirme la lenteur de la justice lorsqu’elle s’attaque aux privilèges des politiques? Ou est-ce un premier pas vers un changement, vers une loi identique pour tous, sous le signe d’une fin d'année qui a vu la chute de régimes politiques bien plus injustes, aux portes de l’Europe ? Les prochains mois donneront le verdict. Voire les verdicts. Quoiqu’il en soit, 2011 s‘achève sur cette promesse d’un renouveau en cours, avec les manifestations à Madrid, Londres, Athènes et Rome et le retentissement des Indignés européens, après des décennies de résignation et de pessimisme. Pendant que Chirac lui, quitte la scène politique sur une image de grandeur entachée, et de flamboyance éteinte. 

Photo : Une(cc) quicheisinsane/flickr ; vidéos : Wulff : euronewsfr/youtube, Chirac : MsWolfy59/youtube