Constitution européenne : l’Antéchrist ?

Article publié le 8 décembre 2003
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Article publié le 8 décembre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La question des racines chrétiennes de l’Europe refait surface en plein débat sur la Constitution. Face au retour du religieux, l’UE sera-t-elle chrétienne ou laïque ?

Quelle place la religion occupe-t-elle dans le projet de Constitution pour l’Europe ? Le texte remis au Président du Conseil européen à Rome, le 18 juillet dernier ne comporte en l’état aucune référence directe à la religion chrétienne. Le Préambule du texte fait néanmoins place à la notion d’« héritage religieux » alors que l’article 51 (Titre IV : La vie démocratique de l’UE), relatif au « statut des églises et des organisations non confessionnelles », indique que « L’Union respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient, en vertu du droit national (1), les églises et les associations ou communautés religieuses, dans les Etats membres. (…) L’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et organisations ».

Le Pape lui-même avait pourtant insisté, en octobre 2002, pour que soit mentionnée une « référence claire à Dieu et à la foi chrétienne ». Son initiative a connu un certain écho ; c’est d’ailleurs de Pologne, pays d’origine de Jean-Paul II, qu’est venue la proposition la plus radicale : reprendre dans le projet européen, un passage de la Constitution nationale contenant une référence explicite à la religion chrétienne. Certains conventionnels, Irlandais et Italiens ont suivi mais la proposition n’a finalement pas été adoptée. Le chef du gouvernement espagnol est néanmoins récemment revenu à la charge sur ce sujet.

L’UE, ce « club d’Etats chrétiens »

Une vieille idée voulait que l’Europe fût en quelques sorte un « club d’Etats chrétiens ». L’Europe de la déclaration Schuman doit certes beaucoup à la démocratie chrétienne, en tant que courant politique. La religion chrétienne a aussi pu passer, à cette époque, pour un des éléments importants sur lequel la construction européenne devait compter. Si l’on observe par ailleurs, la situation religieuse des six pays fondateurs, on n’a finalement aucun mal à considérer que l’Europe a pu être perçue comme une sorte de club d’Etats chrétiens. Le Rubicon semble néanmoins franchi lorsqu’on veut donner à ce sentiment historique une dimension spécifique et normative, affirmant donc que l’Europe a vocation à être chrétienne et que cela doit être inscrit constitutionnellement.

Quel serait, à notre époque, le sens d’une clause mentionnant l’esprit chrétien de la Constitution ? Cela constituerait sans aucun doute une importante régression de la culture constitutionnelle européenne. Ce serait une véritable légitimation de l’action politique des sphères religieuses chrétiennes. Ne reconnaîtrait-on pas ainsi à une religion plus d’importance politique qu’il est raisonnable d’en donner ?

D’autre part, si l’Europe semble, de nos jours encore, sociologiquement chrétienne, plusieurs courants coexistent : Catholicisme, Eglise réformée, Orthodoxes à l’Est sans oublier une proportion croissante de musulmans européens. La religion chrétienne n’a plus, en Europe, le monopole de la spiritualité.

Evangélisation passive

Quelles sont donc les motivations de ceux qui veulent mentionner l’héritage chrétien dans la Constitution européenne et surtout quelles en seraient les implications ?

Certains comme la Pologne, invoquent des soucis de cohérence avec les constitutions nationales, d’autres entendent mettre en avant un héritage vivace, préserver un certain ordre moral garanti, pensent-ils, par la religion. D’autres encore apportent ainsi plus simplement leur soutien aux autorités religieuses chrétiennes en tant qu’interlocutrices privilégiées du Politique. Il s’agirait donc de compter sur les bienfaits d’une « évangélisation passive ». Ou bien veut-on définitivement régler son compte à la Turquie ?

Deux types d’implications sont à distinguer. Tout d’abord, celles qui s’appliqueraient aux autorités politico-religieuses chrétiennes : l’Eglise n’aurait aucun mal à devenir officiellement un conseiller privilégié des pouvoirs publics communautaires. Elle pourrait en tout cas revendiquer ce statut. Second type d’implications : les religions exclues de l’onction constitutionnelle ; qu’adviendrait-il, par exemple, de la Turquie, pays candidat à l’adhésion, majoritairement islamique, si l’Europe se déclarait constitutionnellement chrétienne ? L’Union européenne pourrait-elle honorer sa devise « Unie dans la diversité » en énonçant l’exclusivité de la religion chrétienne ? Evidemment non, et des pays non-chrétiens risqueraient alors d’en être définitivement exclus.

L’Europe laïque ?

La séparation de l’église et de l’Etat est un acquis majeur de la culture civique européenne. Introduire une dimension religieuse dans le texte de la Constitution comporte probablement plus de risques que d’avantages acquis. La position actuelle du texte est bien un compromis entre la mention chrétienne et la suppression de toute mention religieuse dans la Constitution (3).

Le principe de laïcité ne met en avant aucune religion et rend possible un traitement plus pragmatique et plus juste entre les différents cultes. Soutenue par le Danemark, la France et d’autres, au dernier sommet de Naples, l’inclusion de la notion de laïcité dans le texte n’est pas acquise. Elle constituerait pourtant la première garantie de non-exclusion pour les cultes non-chrétiens et autres agnostiques ou athées.

La Constitution ne doit évidemment pas être l’Antéchrist ni le pourfendeur de quelque religion que ce soit. L’Histoire rendra compte des différentes contributions religieuses à la construction de l’UE (4). Quant à la Constitution pour l’Europe, elle est avant tout une entreprise de « constitutionnalisation » des Traités existants. A ce titre, il semble légitime qu’elle s’adresse avant tout aux citoyens européens, les laissant libres, de leur côté, de s’adresser, s’ils le désirent, à un dieu, quel qu’il soit.

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(4) C’est finalement notre seul point de discorde avec Bronislaw Geremek : Histoire et Constitution sont deux choses différentes. L’Histoire rend compte a posteriori mais n’a pas, à notre sens, vocation à indiquer, pour l’avenir, des directions exclusives. Voir dans ce dossier l'interview de Geremek "En rendant justice à l'histoire, on n'exclut personne".