Conseil de l’Europe : tes droits de l’homme, avec ou sans riesling ?

Article publié le 9 novembre 2011
Article publié le 9 novembre 2011
Les députés de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe sont les guerriers des droits de l’homme. En effet, ils votent des résolutions que personne n’applique. Mais le 4 octobre dernier, quand la question palestinienne pointait le bout de son nez, l’Europe a eu du flair.

Soudain, il s’est levé. Veste grise, mouchoir de poche bordeaux, cheveux à la Jean-Louis Borloo (l’ex-candidat aux élections présidentielles françaises,ndlr) : « C’est un message fort adressé au Conseil de sécurité des Nations Unies. Les Palestiniens veulent juste ce que tout le monde a déjà ici : un endroit où se sentir chez soi. » 4 minutes. Mike Hancock (Libdem) se rassoit. C’est au tour d’Annette Groth. Intenable, la députée allemande de Die Linke s’en prend tant aux États-Unis, pour avoir le culot de menacer l’Autorité palestinienne de mettre fin à ses aides, après que Mahmoud Abbas ait demandé le statut d’État membre à l’ONU, qu’à l’Allemagne pour avoir demandé aux Palestiniens de vite retourner à la table des négociations. Plus qu’une minute. Vite, Annette revient sur l’horreur de l’apartheid israélien et le désespoir qui gagne les Palestiniens : « Israël est lié au Conseil de l’Europe. Il faut leur dire que ce n’est pas de la sorte qu’on obtient la paix. » La lumière rouge se déclenche. 4 minutes. Au suivant. Et comme ça pendant trois heures. Le tout assorti de rappels sur la nécessité de sauver le soldat Shalit.

Le Conseil de l’Europe a eu de nez. Le 5 octobre, 15 jours avant la libération de Gilad Shalit et ses conséquences sur les relations israélo-arabes, un mois avant que l’Unesco ne reconnaisse la Palestine comme État membre, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a parlé. Alors que l’Europe s’est divisée sur le vote de l’Unesco (l’Allemagne a voté contre, Londres et Rome se sont abstenus, la France a voté pour avec l’Espagne et la Grèce), à Strasbourg, l’unanimité était de mise.

Networking et feux de forêts

Un acte historique, salutaire. Pourtant, les journaux étaient ailleurs : « Après New York, c'est à Paris que se joue l'avenir de la Palestine », lit-on sur Le Point. Quoi ? Pas à Strasbourg ? L’Unesco a donc plus de notoriété que le vénérable Conseil de l’Europe ? « Le Conseil de l’Europe ferait mieux de se focaliser sur les thèmes qui font sa raison d’être : les droits de l’homme et la démocratie. Parce que franchement, quand on se retrouve avec une discussion sur les feux de forêt… » Göran Lindblad a décidé de ne pas tenir sa langue. Déambulant autour de l’enceinte feutrée du Conseil en attendant une collègue du Tadjikistan, toujours en retard, cet ex-membre aujourd’hui membre honoraire et consultant en droits de l’homme en est à sa septième année dans le Palais de l’Europe de Strasbourg. Qu’a découvert cet homme grand, mince et chauve sous la moquette verte du Conseil ? Le besoin de bouger pour ne pas trop penser. « Il faut faire un vrai travail de réseau, construire des contacts en dehors des sessions parlementaires, car sinon, c’est beaucoup de "talk show", mais sans aucun outil pour le concrétiser… Parce que les États membres n’en ont rien à foutre. » Attention, le Suédois n’est pas blasé, juste réaliste. S’il faut repenser l’organisation du Conseil de l’Europe, ce que propose la réforme du Conseil de l’Europe de juin 2011, c’est « parce que la Cour européenne des droits de l’homme prend de plus en plus de place. Et c’est une bonne chose. Quand je vois le débat sur la Palestine ou sur la lutte contre la pédophilie, je me dis que c’est là-dessus que le Conseil de l’Europe doit se pencher. Il faut réduire le nombre de comités et se recentrer sur les droits de l’homme. Sinon, on risque de perdre en pertinence. »

La grâce mat’ du vendredi

Et en assiduité ? En session plénière, beaucoup des 318 places sont vides, et sur les sièges remplis, certains jouent avec leur iPad, d’autres avec leur iPhone, tandis que quelques-uns suivent les prises de paroles et préparent la leur. « Vu que les résolutions de l’APCE n’ont aucun impact concret, peu de représentants assistent aux votes. Venez le vendredi matin, vous verrez : parfois, il n’y a que 15 personnes pour voter ! Et la plupart sont Scandinaves », martèle Göran, décidément impitoyable. Déjà, avant les élections de 2009, Flavien Deltort, un ancien assistant parlementaire de l’eurodéputé du parti radical italien Marco Cappato, avait défrisé quelques eurodéputés en publiant une analyse approfondie du temps de présence des eurodéputés. « Il ne s'agit pas de faire dans l'antiparlementarisme mais de pointer certaines tendances de fond », avait-il rassuré.

Y-a-t-il un pilote dans l’avion ?

« Il faut faire un vrai travail de réseau, construire des contacts en dehors des sessions parlementaires, car sinon, c’est beaucoup de "talk show", mais sans aucun outil pour le concrétiser… Parce que les États membres n’en ont rien à foutre. »

Ouf ! Loin de jouer l’antiparlementarisme primaire, l’ex-commissaire des affaires étrangères de l’ACPE se plaît surtout à jouer à la provoc’ devant un jeune journaliste, comme s’il avait peu à peu abandonné l’apparente solennité qui transpire des discours et des visages de ses ex-collègues. La session plénière donne en effet lieu à un déballage d’autosatisfaction, de langue de bois et de bonnes intentions. Mais prendre des décisions symboliques, à la longue, ça frustre. D’autant que l’Union européenne est en train d’essayer de doubler la vénérable institution. « La création d’une Agence européenne des droits fondamentaux de l’Union européenne à Vienne est un doublon incompréhensible. On se demande vraiment où ils veulent en venir ! » Ah, l’UE, concurrent de taille. Alors que Göran doit se taper des vols à escale pour venir à Strasbourg et poireauter dans le salon lounge de Roissy, « quand il y a des sessions au Parlement européen, on débloque des lignes directes pour les eurodéputés… Et même pour les prostituées ! » Heureusement pour lui, depuis qu’il est consultant, Göran a ses entrées dans les deux institutions ! 

Photo : Une (cc) coma_wink/flickr ; Texte : ©Emmanuel Haddad