Comparer l'Amérique latine et l'Europe de l'Est : une expérience intellectuelle menée à la Conférence de Budapest

Article publié le 4 décembre 2015
Article publié le 4 décembre 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Un colloque a récemment permis de créer une plate-forme d'échanges intellectuels à propos de deux régions du monde que l'on n'a pas l'habitude de comparer : l'Amérique latine et l'Europe de l'Est. Si vous n'avez pas eu la chance d'y assister, vous trouverez dans cet article une synthèse du contenu des interventions sur la drogue, l'immigration et les investissements chinois.

C'est à l' Université Corvenius de Budapest (Hongrie) que s'est tenue la deuxième conférence annuelle LatinEast,organisée par le Karl Polanyi Research Center of Global Social Sciences. Durant toute la journée, intervenants et participants ont pu explorer l'intérêt de débattre ensemble sur ces deux régions pourtant bien différentes que sont l'Amérique latine et l'Europe de l'Est. 

L'événement lui-même était représentatif de la diversité de la communauté hongroise puisqu'il a rassemblé des participants originaires des deux régions mises à l'étude ainsi que d'autres parties du monde.  Cette multiculturalité suffisait à elle seule à démontrer à quel point il était intéressant de discuter de pays si différents en un même lieu.

Le Dr Béla Greskovits, conférencier rattaché à l'Université d'Europe Centrale a d'abord présenté un cadre méthodologique intéressant et clair. Le public non spécialisé a pu aisément suivre son intervention grâce à la mise en lumière des théories de la dépendance, du capitalisme et de l'économie politique de Polanyi.

Greskovits a particulièrement insisté sur l'importance de ne pas dresser de comparaisons insensées.  En effet, quelles que soient les similitudes que présentent les deux régions, les différences qui les séparent sont nombreuses.

Une autre intervention, proposée par le Dr Julia Buxton, de l'Université d'Europe Centrale également, s'est centrée sur les tendances en matière de trafic de drogue et de sécurité. Buxton a ouvert son intervention sur une affirmation forte : "comparer Amérique latine et Europe centrale et de l'Est dans ce domaine est un véritable défi."

Pourtant, tout au long de sa présentation, elle a développé des arguments convaincants sur le positionnement de chaque région dans sa "guerre contre les drogues".  Le déclenchement de cette "guerre", moment clé du débat en matière de politique antidrogue, a profondément affecté l'Amérique latine. L'Europe de l'Est, région connue pour la production et la consommation de drogues artificielles, n'est quant à elle pas impliquée dans le même combat.  Buxton a d'ailleurs souligné que "les politiques en matière de lutte contre la drogue restent très largement centrées sur les drogues naturelles" alors que le véritable défi que doit relever la communauté internationale est celui des drogues de synthèse.

Dans ces deux régions, un autre aspect de la politique antidrogue n'est que rarement envisagé : "les dangers liés à la drogue en Europe de l'Est sont internes, et non externes", alors que l'on observe l'inverse en Amérique latine, région dans laquelle les États-Unis sont particulièrement engagés.  Buxton a d'ailleurs posé une question qui dérange à ce sujet : la communauté internationale accepterait-elle le bombardement de laboratoires situés sur le territoire de l'Union européenne comme elle accepte actuellement la destruction de fermes de drogues naturelles en Amérique latine ?

Le colloque a par ailleurs permis de répondre aux interrogations relatives à l'impact social et culturel des échanges entre l'Amérique latine et l'Europe de l'Est.  Selon Balint Tolmar de l'Université d'Exeter, les échanges économiques entre la Hongrie et Cuba avant la transition de l'Europe de l'Est ont créé, au Royaume-Uni,  des schémas migratoires qui ont eu un impact majeur.

En effet, dès la seconde moitié des années 70, un accord signé entre les deux états a permis à près de 2 000 Cubains de partir travailler en Hongrie.  Mais ces travailleurs avaient un profil très particulier d'un point de vue démographique : la majorité d'entre eux étaient en fait des femmes destinées à travailler en marge de la société hongroise, dans des plantations textiles.  À la fin des années 80, l'accord a pris fin suite à la crainte de voir fleurir des mariages interculturels en pleine période de mutations économiques et politiques. 

À la fin de la journée, Mate Deak, de l'Université de Pecs a candidement parlé des stratégies chinoises d'investissement dans les deux régions, considérées par la Chine comme des partenaires commerciaux stratégiques.  Pékin a notamment investi dans la construction d'une voie ferroviaire à grande vitesse pour réduire le temps de parcours entre Budapest (Hongrie) et Beograd (Serbie), réduisant ainsi le trajet - de 8 heures à l'origine - à 2 h 30.  Cet investissement fait partie d'un projet ferroviaire visant à connecter plus efficacement l'Europe de l'Est aux villes portuaires grecques.

Mais la Chine ne se limite pas à la mobilité terrestre.  Elle a aussi financé la construction d'un canal traversant le Nicaragua à hauteur de 50 millions de dollars américains.  La création de ce canal risque de priver les États-Unis de leur monopole sur les voies fluviales reliant l'Atlantique et le Pacifique. Prête à saisir d'autres opportunités, la Chine renforce ses liens stratégiques avec les deux régions.

Malgré la longueur de l'événement, les discussion sont restées vives et intéressantes pour l'ensemble du public durant toute la journée.  On peut applaudir d'initiative du Centre de Recherches Karl Polanyi qui a organisé ces échanges fructueux sur la comparaison de deux régions que l'on n'a pas l'habitude d'envisager de cette manière. Des spécialistes de différents domaines et de niveaux divers sont déjà prêts à participer à une troisième conférence annuelle, qui devrait avoir lieu à l'automne 2016.