Comment Londres est en train de tuer ses boîtes de nuits

Article publié le 7 novembre 2016
Article publié le 7 novembre 2016

Depuis quelques années, la vie nocturne de la capitale anglaise est à l'agonie. Sa réputation de ville la plus créative d'Europe est mise à mal, et avec elle, c'est son esprit même qui s'éteint.

Le videur, véritable armoire à glace, me regarde dans les yeux et me demande ma pièce d'identité qu'il pose ensuite sur une table en verre. Alors qu'un scanner enregistre mes données, l'appareil photo capture mon visage. Après une fouille qui aurait provoqué la jalousie de mon urologue, j'ai droit à un passage au détecteur de métaux puis encore à un petit contrôle de 5 minutes avant d'entrer.

Overdose

Non, je ne vous parle pas d'un passage au contrôle de sûreté hyper sécurisé d'un aéroport, mais d'une boîte de nuit tout à fait normale de Londres. Tout le monde doit passer par là pour pouvoir ensuite se déhancher sur la piste après une dure semaine. Les plus fêtards n'acceptent pas tellement ce concept, ils organisent des raves illégales ou fuient tout simplement la ville. Aujourd'hui, la métropole menace de se retrouver distancée par les autres centres créatifs que sont Berlin et Belgrade.

Et comme si l'épreuve de l'entrée ne suffisait pas, ce qu'il se passe à l'intérieur n'est pas plus attrayant. Les videurs partent à la recherche de drogues sur la piste et n'hésitent pas à donner des ordres aux gens dans la zone fumeurs comme s'ils étaient à la tête d'une parade militaire : « Toi, là-bas ! Viens là ! Sors par là ! ». On pourrait croire qu'ils essayent de libérer de la place, mais à quoi bon quand on sait que les Britanniques sont des gens ordonnés et pacifistes ?

Pour être tout à fait honnête, toutes ces « précautions » sont inefficaces, les gens arrivent quand même à faire entrer leurs drogues. « Mon ecstasy, je la cache dans ma chatte », m'informait la personne qui m'a accompagné à ma dernière visite à la Fabric, la version londonienne du Berghain. Pour le coup, elle est presque sûre de ne pas avoir de souci à l'entrée. Récemment, le temple de la techno a dû fermer parce que deux jeunes y sont morts d'une overdose. De la même manière, la moitié des boîtes de nuit ont fermé leurs portes depuis 2008 dans la métropole autrefois connue pour sa vie nocturne.

Les boîtes, auxquelles on laisse passer beaucoup de choses selon les autorités, perdent de plus en plus de libertés depuis les années 1990. Des contrôles plus stricts étaient censés limiter la consommation de drogues, sous peine de faire perdre leur licence aux discothèques. Cependant, ils n'ont fait que déplacer le problème. Aujourd'hui, alors qu'une odeur sucrée envahit chaque coin des quartiers branchés de ShoreditchHackney ou de Dalston et que les clients des pubs, à la sortie du travail, ressortent régulièrement des toilettes avec les pupilles dilatées, l'amateur de boîte moyen doit s'attendre à être expulsé à la moindre petite touffe d'herbe car le propriétaire des lieux craint de devoir payer une amende astronomique si vous vous faites attraper.

Invasion de hipsters

Toutefois, la politique anti-drogues totalement ratée n'est pas le seul problème des propriétaires de club. La gentrification omniprésente leur cause également bien du souci. Mickey Smith dirige depuis 2007 le Bussey Building dans le quartier tendance de Peckham. « Quand on a ouvert, le conseil municipal ne voulait pas préserver Peckham de notre présence, mais c'est nous qu'il voulait préserver de Peckham », raconte-t-il. Autrefois, la délinquance de groupe y était monnaie courante et presque personne n'osait s'y aventurer. Mais les gens comme lui ont contribué à un changement depuis quelques années. Au cours des derniers mois, les hipsters ont envahi les lieux. Les bars et les cafés à la mode ont aujourd'hui pris place sans problème à côté des établissements anciens.

Les appartements de luxe - craints de tous cette fois car symboles la gentrification londonienne - n'ont pas mis longtemps à apparaître. Dès qu'un quartier est disposé à devenir le prochain Shoreditch, ils font grimper les prix et poussent les habitants et les entreprises locales à partir en raison des loyers devenus trop élevés. Les habitants un peu plus âgés, quant à eux, n'hésitent pas à se plaindre du bruit des discothèques dans lesquelles ils allaient se défouler 10 ans plus tôt. 

En décembre l'année dernière, Mickey a reçu une lettre de la ville pour annoncer la construction de nouveaux appartements face à Bussey Building, où se trouvent des expositions d'art et un café. Elle aurait sûrement signifié la disparition de l'une des adresses favorites du sud de la ville en raison des réglementations en matière de bruit. En plus d'accueillir des DJ renommés, Bussey donne également une chance à des artistes ambitieux. Perdre l'institution aurait porté un coup dur à la scène artistique. Tout comme Peckham aurait clairement perdu son âme sans la régulière soirée Soul Train

Pour se défendre, l'astucieux spécialiste en marketing a accroché un grand panneau « Fermé » à sa porte. « En l'espace de 3 jours, la ville a reçu 3 500 plaintes, en 4 jours, 15 000 signatures étaient rassemblées pour soutenir Bussey », déclare-til non sans fierté. En effet, cette implication prouve la reconnaissance des résidents locaux. Malgré ou grâce aux contrôles de sécurité plutôt laxistes qu'il met en application, il n'a presque jamais eu de problème dans son club.

Au final, le projet a dû être annulé à cause de la pression du public et la boîte a pu être épargnée. Malgré sa victoire, il perçoit la gentrification comme la plus grande des menaces pour la vie nocturne : « Dubstep, Jungle, Grime, tous les deux ou trois ans, une nouvelle tendance naît ici. Londres sans les boîtes, ce n'est pas Londres et ça n'intéresse pas les investisseurs étrangers ».

Espérons que le sujet intéresse au moins le nouveau maire, Sadiq Khan, qui a annoncé vouloir mieux préserver la vie nocturne. Reste à voir s'il passera de la parole à l'acte. Nous ne lui conseillerons que trop peu, car c'est la vie nocturne qui a façonné la ville telle que nous la connaissons. Sans elle, Londres ne serait qu'un ensemble fade d'appartements très chers.