Comment Juncker est devenu Président de la Commission européenne ?

Article publié le 1 juillet 2014
Article publié le 1 juillet 2014

Ven­dredi après-midi ora­geux sur Bruxelles et jour de Conseil eu­ro­péen. Après être allés à Ypres, la veille, ville ra­va­gée il y’a un siècle par la Pre­mière Guerre mon­diale, les chefs d'États et de gou­ver­ne­ments étaient à Bruxelles. Deux su­jets étaient au coeur des né­go­cia­tions. 

Ha­be­mus un Pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne ! Ven­dredi 27 juin à Bruxelles, les chefs d'États et de gou­ver­ne­ments sont tom­bés d'ac­cord pour nom­mer une nou­velle fi­gure à la tête de cette ins­ti­tu­tion. On le sa­vait de­puis presque bien­tôt trois se­maines, Jean-Claude Jun­cker était le mieux parti. La nou­velle est tom­bée en plein mi­lieu du goû­ter (et d’un orage), mais com­ment en est-on ar­rivé là ? 

Ré­sul­tat des élec­tions eu­ro­péennes, la droite en tête

Pour ne pas perdre le fil, il faut re­ve­nir au di­manche 25 mai dans la nuit. Le ré­sul­tat des élec­tions eu­ro­péennes est clair. Même si la droite (le Parti po­pu­laire eu­ro­péen, PPE, nda) a perdu près qu’une cin­quan­taine de sièges, elle reste la for­ma­tion la plus im­por­tante du Par­le­ment eu­ro­péen. En rai­son du vote eu­ros­cep­tique, la gauche n'a pas réussi à ca­pi­ta­li­ser assez de voix et même si l'on ad­di­tionne celles des so­cia­listes, des éco­lo­gistes, de la gauche ra­di­cale et même des cen­tristes, au­cune ma­jo­rité al­ter­na­tive n'émerge. Jun­cker est donc choisi par le Par­le­ment, y com­pris par l’en­semble de ses ad­ver­saires à la Pré­si­dence de la Com­mis­sion, comme le « can­di­dat » issu du ré­sul­tat des élec­tions, donc d'un vote dé­mo­cra­tique.

Or, et vous le savez sans doute, le can­di­dat à la Com­mis­sion est nommé par le Conseil eu­ro­péen soit les chefs d'États, « en fonc­tion du ré­sul­tat des élec­tions eu­ro­péennes ». En théo­rie les choses sont assez simples.

« Mes­sieurs les an­glais, tirez les pre­miers »

Seule­ment voilà. Cer­tains États ne l’en­tendent pas de cet avis. En pre­mier chef, le Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique, David Ca­me­ron. Giflé aux der­nières élec­tions par les eu­ros­cep­tiques du UKIP menés par Nigel Fa­rage, le chef du gou­ver­ne­ment a pro­mis un ré­fé­ren­dum sur l’adhé­sion eu­ro­péenne de son pays en 2017. Pen­dant ce temps-là, les élec­tions gé­né­rales de 2015 (les élec­tions le­gis­la­tives du­rant le­quel un nou­veau PM va être élu, ndlr) se rap­prochent. Sous pres­sion, David Ca­me­ron re­fuse donc de voter pour Jun­cker, pose son véto et dé­nigre (en canon avec la presse bri­tan­nique) l’an­cien Pre­mier mi­nistre luxem­bour­geois qu'il dé­peint en homme du passé. Selon lui, seuls les États doivent avoir la main sur le choix du pré­sident de la Com­mis­sion. 

Au dé­part, c'est aussi ce que sou­hai­tait An­gela Mer­kel. La toute puis­sante chan­ce­lière al­le­mande a, comme d’ha­bi­tude, souf­flé le chaud et le froid, et s'est bien ré­servée de contes­ter le ré­sul­tat des élec­tions eu­ro­péennes (d’au­tant que son propre parti a fait cam­pagne pour le Luxem­bour­geois lors de sa no­mi­na­tion pour les élec­tions, nda). Avec ses ho­mo­logues des Pays-Bas et de la Suède, elle hé­site, puis es­saie de réunir une coa­li­tion. Lar­ge­ment par­ta­gée sur Twit­ter, l'image prise par l'AFP des quatres Pre­miers mi­nistres sur une barque dé­voile tout le charme de cette mini-coa­li­tion qui, en dé­ni­grant Jun­cker, ba­laye sur­tout l'émer­gence d'un em­bryon de dé­mo­cra­tie eu­ro­péenne.

Un vote unique en son genre

Mais la pres­sion est trop forte. À la fa­veur d'une dé­mo­cra­tie nais­sante, un nou­veau mot rentre dans le vo­ca­bu­laire eu­ro­péen : « Spit­zen­kan­di­da­t » (le lea­der dé­si­gné, ndlr). Mer­kel change d'avis. Son parti la CDU sou­tient Jun­cker, les so­ciaux-dé­mo­crates du SPD re­con­naissent leurs dé­faites et le sou­tiennent dans la fou­lée. Même le Grec Ts­ip­ras, le can­di­dat de la gauche ra­di­cale, admet qu’il faut qu’un Luxem­bour­geois d’un pays à la fis­ca­lité dou­teuse puisse être Pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. Pen­dant 15­ jours, l'euro-bubble est di­vi­sée entre le Royaume-Uni et les autres. « Jun­cker a des pa­rents nazis » « Jun­cker bois du co­gnac au pe­tit-dé­jeu­ner », la presse an­glo-saxonne ré­gale. 

Sa­chant qu’il n’était pas en bonne pos­ture pour y ar­ri­ver (d’au­tant plus qu’il ne pro­po­sait pas réel­le­ment d’al­ter­na­tive), David Ca­me­ron ose bri­ser le consen­sus eu­ro­péen, quitte à en être une vic­time col­la­té­rale. Cela fai­sait 30 ans que les chefs d’États n’avaient pas voté entre eux pour se dé­par­ta­ger. C’est ainsi que Jun­cker a été élu, à vingt-six voix contre deux (le Royaume-Uni et la Hon­grie – pour­tant deux gou­ver­ne­ments de droite, ndlr) en ce ven­dredi ora­geux de juin à Bruxelles.

Ré­vo­lu­tion ? Ré­orien­ta­tion ?

Ce vote met fin à une dé­cen­nie d’un Ber­lay­mont (siège de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, ndlr) pi­loté par José Ma­nuel Bar­roso, que fi­na­le­ment per­sonne ne re­gret­tera. De là à dire que Jean-Claude Jun­cker est le can­di­dat bon et lé­gi­time, il y a en­core un pont à fran­chir. En effet, il est lé­gi­time mais …

À 59 ans, Jun­cker s'af­firme comme le clone de Bar­roso (qui en a 58 …), et donc comme celui qui re­pren­dra comme si de rien n'était, la ligne im­primé par le Por­tu­gais. Ren­tré dans le gou­ver­ne­ment luxem­bour­geois à 28 ans, c'est lui qui a en par­tie né­go­cié le traité de Maas­tricht à la fin des an­nées 1980 avant d'être Pré­sident de l'Eu­ro­groupe (donc « Mon­sieur euro ») pen­dant les heures les plus sombres de la crise des dettes pu­bliques.

Le 16 juillet, ce sera au tour des  dé­pu­tés eu­ro­péens de voter pour confir­mer Jun­cker dans ses nou­velles fonc­tions. Au­tre­ment dit, la der­nière oc­ca­sion de voir s'éle­ver cer­taines voix contre le statu-quo des di­ri­geants bruxel­lois et la der­nière chance de de­man­der une cure de ra­jeu­nis­se­ment au sein des élites eu­ro­péennes.

Consul­ter : le fil Twit­ter de l'équipe de Bruxelles pour sa­voir mieux que les autres ce qui se passe au sein des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes.